Chronique-Santici
Luce Wilquin
Dour et Lausanne, 1994
ISBN 2-88253-054-4
224 pages


Bouton
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bibiographie







LA CHRONIQUE DE ŠANTIĆI



Il n'est pas si fréquent qu'on se sente devenir l'ami d'un homme parce qu'on fut d'abord celui de ses premiers livres. L'Arbre Blanc dans la Forêt Noire, le premier roman paru de Gérard Adam, fit de moi d'emblée un fidèle lecteur de son œuvre, un
tantinet « fanatique ».
Au printemps et durant l'été 1994, l'auteur m'adresse des lettres de Bosnie où il s'était porté volontaire comme médecin militaire. Il s'y exprimait sans souci visible de « faire de la littérature », mais avec une clairvoyance qui tranchait nettement sur tant d'analyses réductrices et manichéennes qui circulaient alors, Tant ont péroré sur Sarajevo qui, pour rien au monde, n'y auraient passé ne fût-ce qu'un week-end en toute sécurité…
Pourquoi le cacher? J'ai un faible pour les vrais témoins, les hommes de terrain, dont la rigueur n'a d'égale que l'humilité. Les lettres de Gérard étaient précises, émouvantes, parfois coléreuses, et souvent cocasses... Il ne s'y voulait pas écrivain, mais il l'était malgré lui.
À son retour, je lui dis qu'il devait publier un témoignage qui eût le ton de ces missives-là, II parut surpris, déconcerté même. D'abord il résista. Il finit par me donner raison. Je ne doute pas que les lecteurs, que je souhaite nombreux, de la Chronique de Šantići feront de même.
Il arrive à la vérité d'avoir du style. C'est, à l'évidence, le cas ici.

Pierre Mertens, quatrième de couverture


EXTRAITS

Visite à l'ambulanta de Vitez, avec Renata et Lieven. Accueillis par un médecin dont je n'ai pas retenu le nom. Appelons-le Zoran. La cinquantaine, bien en chair, très cordial. Il était inspecteur d'hygiène à Sarajevo. Le blocus serbe l'a surpris à Vitez et depuis deux ans, il travaille ici. Nous visitons les locaux improvisés dans un sous-sol. Une salle d'urgences, une grande salle de malades, une réserve de produits, une buanderie. L'humidité suinte sur le ciment écaillé des murs. Ils cachent leur misère avec ce qu'ils peuvent, affiches de tourisme, publicités pharmaceutiques, pin-ups de calendriers. L'ancienne ambulanta, située sur la ligne de front avec Stari Vitez, a dû être abandonnée. « Tout de qui n'a pas été démoli a été pillé. Des ONG nous ont fourni de quoi poursuivre le travail. » Ici, avant la guerre, c'était l'arsenal de la milice. « Ça tombait bien, ils l'avaient vidé. »
Il ouvre une porte sur un réduit. Murs criblés d'éclats. « Notre réserve de linge. Une grenade est tombée par le soupirail. Pas de blessé, une sacrée veine! » A l'opposé, la chaufferie. Un vieil homme rubicond, la tête couverte d'un bonnet de laine, ajoute une bûche dans une chaudière prévue pour le charbon. Faut se débrouiller! Certains jours d'hiver, il a gelé dans les locaux. Ils brûlaient ce qu'ils trouvaient, des planches ou des poutres récupérées dans les décombres, que les familles des malades leur apportaient. Les autorités de la Poche détournaient à leur profit le peu de bois et de charbon de l'aide humanitaire. Heureusement, nous avons pu les avertir, ils nous ont livré directement.
On parle à mots couverts de corruption. L'aide est entreposée au dépôt « Caritas » de Vitez, géré par les autorités locales. Les militaires se servent en priorité. Une poignée de responsables détourne le plus précieux pour le revendre au marché noir. Les 30 % qui restent sont distribués, mais avec priorité à la «clientèle» politique. Certains ne reçoivent rien.
Pour un café turc, une šlivović, il rassemble en notre honneur toute l'équipe disponible, une pharmacienne, trois infirmières, des brancardiers. Le matin, quasi tous les médecins travaillent, mais l'après-midi, s'il n'y a pas de gros coup, ils organisent un tour de rôle. L'ambiance est chaleureuse, les plaisanteries noires de Zoran les font rire aux éclats.
« Comment sait-on qu'un Bosniaque intelligent téléphone à un Bosniaque stupide? Parce qu'il lui téléphone de Munich! »
Je traduis en néerlandais pour Luc, et ils découvrent à nouveau que nous parlons deux langues. Ils s'enquièrent de nos familles. Existe-t-il chez nous des mariages mixtes? Je raconte une amie: sa mère, tantôt allemande et tantôt belge, mais issue d'une lignée française égarée dans les cantons rédimés; son Wallon de père, lointain rejeton d'immigrants italiens dont le nom s'est transformé au cours des générations. Du coup, personne ne veut être de reste. Une infirmière croate a une grand-mère serbe. Renata avait choisi comme « parrain et marraine » de mariage ses meilleurs amis, un couple serbo-musulman, qui a dû fuir à Zenica.
« La guerre, dit Zoran, est une abstraction dans les têtes. Vous, les Belges, qui avez du bon sens, devez nous aider à l'enlever de nos têtes. »
Il craint l'avenir. « Tout le monde veut la paix, mais il y a trop d'armes en circulation, et en de trop mauvaises mains. »
Il éclate à nouveau de son rire contagieux, désigne la bouteille de šlivović. « Avant la guerre, en Bosnie, nous avions un proverbe: "Il est mauvais de boire avec l'estomac creux." Aujourd'hui, nous avons dû l'adapter: "il est mauvais de boire avec le cerveau creux... et une kalasnikov entre les mains." »
Quelles sont ces « mauvaises mains » qui tiennent les armes? Essentiellement des « villageois des alentours », des « arriérés, tourneboulés par la démagogie nationaliste, qui ont profité de l'occasion pour assouvir leur haine de la ville. » Et des petits malfrats, trop heureux de l'occasion. Suit le leitmotiv que je commence à connaître: « La saleté, c'est la politique. Les gens sensés ne demandent qu'à vivre ensemble. »
Dans l'ancienne ambulanta, Croates et Musulmans travaillaient côte à côte. Les patients choisissaient leur médecin en fonction des affinités, jamais des nationalités. Les milices extrémistes ont chassé les médecins musulmans. Certains ont dû fuir à Zenica, quelques-uns se sont réfugiés à Stari Vitez.
« Ma gynécologue était musulmane, dit Renata. Toutes les femmes l'adoraient. Depuis qu'elle a dû partir, nous n'avons plus de gynécologue. Idem pour la pédiatre. C'est une généraliste croate qui soigne les enfants. Mais elle le fait vraiment très bien. »
Elle, a donné le jour à une fille, au début de la guerre avec les Serbes. Elle a pu accoucher à Travnik, mais elle est rentrée à la maison dès le lendemain, parce qu'on entendait le canon, et que l'hôpital était saturé de réfugiés blessés.
Beaucoup accouchent encore chez elles, ou chez la sage-femme. Le plus étonnant, c'est que cette sage-femme, une institution de Vitez, est musulmane. Quand les miliciens ont voulu la chasser, elle a refusé tout net. « Tuez-moi si vous le voulez, moi je reste! » Finalement, ils l'ont laissée en paix. Elle a mis au monde les bébés croates durant toute la guerre.
On parle aussi d'ONG. Celles sur qui on peut compter, la Croix-Rouge, MSF, Ph.S.F... Et d'autres, malheureusement, dont ils préfèrent passer les noms sous silence, qui viennent avec de grands airs, donnent des leçons, prennent des notes, promettent monts et merveilles, et ne reviennent jamais.
Le temps a filé. En donnant le signal du départ, je risque une dernière question.
- Retravailleriez-vous avec vos ex-collègues musulmans?
La réponse fuse, unanime.
- Bien entendu!
 
Dans l'ambulance qui reconduit Renata, nous discutons. Vitez, affirme-t-elle, était riche en universitaires, à cause des usines d'armements. Sa propre mère, ingénieur chimiste, a passé quelques années en... Irak, où elle initiait les techniciens de Saddam Hussein à la fabrication d'explosifs. Son père est électricien.
Les traitements étaient bas. Les intellectuels gagnaient nettement moins que les indépendants tolérés par le régime, coiffeurs, boulangers-pâtissiers, petits commerçants, restaurateurs, réparateurs. Son mari, monteur en chauffage central, est mobilisé, mais rentre à présent chaque jour. Elle, diplômée de la faculté de Lettres de Sarajevo, enseignait le français. En fait, deux traitements étaient nécessaires pour vivre à l'aise. Mais ses parents ont pu s'offrir une maisonnette sur l'île de Brač. « Pour les vacances, insiste-t-elle; jamais ils n'auraient quitté Vitez. Il faisait bon vivre, ici. On sortait souvent, au cinéma, au restaurant, on organisait des soirées entre amis... »
- Vous savez, docteur, mes copains de Belbos m'ont offert des biscuits et du chocolat belges. Alors, ce soir, c'est la fête, j'ai invité deux amies et leurs enfants. L'une est serbe, l'autre musulmane. Elles ont pu rester parce qu'elles ont épousé des Croates. Ici, à Vitez, il n'y avait pas de haine! Ce sont les extrémistes qui ont tout fait... »

*
*   *

J'ai emprunté le portable de Joe pour commencer une lettre à Pierre Mertens et à Michel Lambert, question de faire le point.
Je leur décris notre « Poche » croate avec (au cœur) ses irréductibles (Mulmans) de Stari Vitez, encerclée par un territoire musulman, lui-même entouré par les conquêtes serbes et la frontière d'Herzégovine. Nos convois humanitaires, les pistes épouvantables que les ponts coupés, les routes minées, les lignes de front tortueuses, obligent à emprunter. L’accord croato-musulman à peu près respecté, la lente amélioration, la reprise des écoles, les patrouilles belges et britanniques entre les ex-belligérants. Mais le chahut des explosions, accidents ou déminage, les fusillades pour fêter n'importe quoi ou pour tuer l'ennui.
Je raconte les Džokeri, Nova Bila, Mostar. Je râle sur la désinformation.
Puis je suis pris d'une inspiration rageuse. Le mécanisme de la guerre en ex-Yougoslavie me paraît tout à coup évident: 5.000 salauds ont fanatisé 50.000 crétins pour faire 5.000.000 de victimes. Chiffres symboliques bien sûr, et les frontières passent à l'intérieur de chacun, mais le modèle permet de comprendre.
« Les salauds »: ceux à qui l’horreur profite. Ils constituent l’obstacle majeur à tout retour à la paix.
D’abord, les « hauts salauds », ex-dignitaires du régime, hauts gradés de l’armée, néo-politiciens, sans foi ni loi, ambitieux, retors, démagogues, avec un souverain mépris pour les populations, tant les leurs que les autres. Incapables de juguler la déliquescence de l'économie, craignant d’être balayés, ils ont sorti de leurs bottes la carte du nationalisme pour conquérir le pouvoir ou s'y maintenir. Les Izetbegović, les Tudjman, m'ont l'air d'apprentis sorciers dépassés par les forces qu’ils ont mises en branle. D’autres, Milošević, Mladić, ont probablement une vision à long terme, et manipulent adroitement tous les leviers, notamment Karadžić, qui me paraît plutôt fêlé, mais dont le charisme, en lançant les Serbes de Bosnie dans l'aventure, permet de faire jonction avec les Krajina.
Il doit y avoir des clans, des rivalités intestines, des alliances temporaires, dans la plus pure tradition dictatoriale. Tout cela promet de beaux règlements de compte.
Ensuite, les « salauds locaux », petits potentats et seigneurs de la guerre. Leur inféodation aux « autorités centrales » est plus que floue, ils s’arrogent une grande autonomie dans « l’organisation » de la saloperie, dont ils profitent au maximum, en faisant main basse sur les avoirs des « ennemis » et une partie de l’aide humanitaire. Alliés de circonstance avec des truands de haut vol, certains rentrés d'Europe occidentale pour la foire, qui ont organisé leurs propres milices, ils constituent des lobbies politico-mafieux. Même si, par intérêt, les hauts salauds sont à certains moments amenés à composer, ce même intérêt ne se retrouve pas forcément au niveau local, ce qui rend  tout accord immédiatement caduc.
« Les crétins »: ceux pour qui la guerre est jolie, dont la raison est obnubilée par des slogans ou des instincts.
« Les crétins fanatiques », religieux ou nationalistes: les moudjahidins musulmans, dont ceux des pays « frères » qui se sont infiltrés dès le temps de paix sous prétexte d’études; les héritiers des tchetniks serbes; des oustachi croates... Pré-fanatisés, prêts à tout pour la « bonne » cause.
« Les crétins psychopathes ». La rivalité entre villes cultivées, relativement prospères, et les campagnes arriérées, a permis la fanatisation de villageois qu’on a lancés sur les villes honnies en leur désignant « l’autre » comme responsable de leur misère. La rancoeur est le moteur de leur hargne. Schématisant à outrance, on peut considérer la guerre en ex-Yougoslavie comme la dernière jacquerie.
Autre variété: la pègre des cités, fruit d'une économie calamiteuse. On y recrute les massacreurs à la chaîne, les tortionnaires, les violeurs professionnels. L’affolement provoque le vide devant eux, ce qui arrange les « hauts salauds » (purification ethnique) et les « salauds locaux » (règlements de compte, et confiscation des biens de ceux qui se sont enfuis).
Tout ce beau monde s’ennuie entre deux actions d’éclat et, ne sachant que faire, vide rakija sur rakija, šlivović sur šlivović, puis chargeur sur chargeur, en l'air dans le meilleur des cas. Une fois « l’autre » disparu, ne leur reste qu’à vivre sur leur propre camp, dont la population les craint presque autant que les crétins du camp adverse.
« Les victimes » enfin.
Les « soldats » improvisés, qu'on envoie au casse-pipe quasi sans instruction, intellectuels bombardés officiers, agriculteurs entre labours et récolte, ouvriers des usines fermées, commerçants, artisans, chair à canon d’une guerre dont les enjeux les dépassent parce qu’ils dépassent tout entendement. Ceux qui se résignent à se battre pour défendre leurs proches, et que la haine gagne peu à peu. Les responsables demeurés intègres, et qui tentent désespérément de contenir le chaos. Puis tous ceux obnubilés par l’horreur subie, dont la soif de vengeance envahit tout le champ de conscience...
Les populations qu’on détrousse, qu'on affame, qu’on déplace, qu’on viole, qu’on massacre. Qui tremblent pour leurs proches au combat, acceptent passivement qu’on chasse « l’autre » par peur de ses extrémistes, et voient ainsi l’inacceptable s’inscrire chaque jour un peu plus dans leur normalité (et, plus grave encore, celle de leurs enfants). Elles sont déboussolées par la tourmente, on y trouve tous les types de réactions, depuis le morne désespoir jusqu’à l’abnégation. Les uns acceptent la fatalité de la « purification », parce que tant d’atrocités ont été commises (de part et d’autres, mais celles de l’adversaire sont les seules qu’on veut connaître) que la coexistence n’est plus imaginable. D’autres cultivent la nostalgie de naguère, ne veulent pas se résigner, savent que la fracture n’est définitive que pour les « crétins » et les désespérés.
Cette analyse ne permet pas de renvoyer les adversaires dos à dos. Les Serbes, dans ce cloaque, sont indéniablement les agresseurs. Leurs salauds, plus diaboliques, plus rapides, plus prévoyants, se sont organisés de longue date. Leurs crétins semblent plus nombreux, et plus fanatisables. Ils ont plongé les premiers dans l’horreur systématique, et ils ne s'en priveront pas tant qu'ils disposeront à peu près seuls des armes lourdes (…)



Estimant le document exceptionnel, l'hebdomadaire "Coopération" de Lausanne a, dès sa parution, consacré six pages entières à "La Chronique de Šantići".

En Belgique, il faudra bien sûr plusieurs mois (et la disparition de l'ouvrage des tables des libraires) pour qu'apparaissent les premières recensions. Priorité parisienne oblige !

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Si nous avons choisi de publier cette semaine les bonnes feuilles du livre de Gérard Adam, c'est pour une triple raison.
La première tient à la personnalité de l'auteur. Écrivain belge, il souhaitait traduire ses impressions de casque bleu (…)
La seconde tient à la richesse des informations qu'il fournit (…)
Enfin, et ce n'est pas la moindre des raisons, ce livre nous fait sentir le côté humain d’un drame trop souvent traité au niveau de la stratégie ou de la diplomatie. Le soldat qui reconnaît que, plus jamais, il ne sera comme avant, ou l'auteur qui concède qu'il s'est « trop souvent fourvoyé dans sa vie pour ne pas douter de sa lucidité » en sont deux illustrations.
Henri-Charles Dalhem, Coopération, Lausanne.

« On peut être écrivain et témoin », dit Gérard Adam. Qu'il soit écrivain est hors de doute. Il l'a démontré par ses ouvrages antérieurs (…) Il le confirme dans ces « Carnets d'un casque bleu en Bosnie» qui constituent la « Chronique de Santici ». Médecin militaire, il a assuré volontairement l'appui médical d'une compagnie de transport en Bosnie centrale d'avril à août 1994. La qualité de l'écriture et la valeur du
témoignage font de ces carnets un livre qu'on lit d'une traite, et loin de rendre la lecture fastidieuse, la multiplicité des incidents parfois anodins, pris sur te vif, concourt à l'authenticité. Le témoin et l'écrivain sont indissociables.
(…)
Qu'on n'aille surtout pas croire à la recherche d'un pittoresque facile (si l'on ose ici utiliser ce mot). Humour et pudeur commandent le regard. Le désenchantement n'est d'ailleurs pas loin : « En Bosnie, nos troupes ne sont ainsi nulle part les interlocuteurs de B-H Command, l'état-major onusien. Autant dire que nous n'existons pas ». Cela dès le début. Difficulté des relations avec la population (y compris avec les enfants), entente mitigée ou brouillonne avec les autres contingents de l'ONU, bonne volonté parfois maladroite des ONG ou des organisations humanitaires, incohérence de la politique de l'ONU, de l'UE, des partenaires européens et des Américains, tout cela finit par obscurcir de plus en plus le tableau.
Car ce livre esf aussi, sans pédantisme ni lourdeur, et avec une manifeste volonté d'objectivité, un livre d'information, d'analyse et de réflexion. Au delà du plaisir littéraire, ceux qui s'intéressent au(x) problème(s) de l'ex-Yougoslavie y trouveront soit, sous la forme de détails significatifs livrés à petites touches, soit sous une forme plus systématique, des aperçus de nature à nourrir leurs certitudes ou leurs doutes. L'auteur ne manque pas de se poser des questions. Par exemple celle-ci, alors qu'il faut noter en l'occurrence qu'il n'est pas hostile aux Musulmans : « Le congrès américain discute la levée de l'embargo sur les armes lourdes en faveur des Musulmans. Bien dangereuse idée : si dans cette guerre les Serbes sont les agresseurs, il me semble qu'il existe autant de salauds et de victimes potentielles dans toutes les parties. Si la fortune des armes s'inverse, les massacres et les viols de femmes serbes rétabliront-ils dans l'ignominie un équilibre satisfaisant ? »
On le comprend, cette réflexion politique — qui est aussi une réflexion éthique — prend de plus en plus de place, même occasionnellement, à mesure que le « séjour » se prolonge. On ne peut en rendre compte ici. Peut-être se résume-t-elle implicitement par une réflexion existentielle : « II fallait que je le fasse, mais à quoi cela aura-t-il servi ? »
En tout cas, on retiendra l'avertissement : « Nous avons toléré à nos frontières un laboratoire de l'horreur. Les atermoiements, les calculs étriqués, ont ouvert la porte aux démons. Ce sera autre chose de les faire rentrer avant qu'ils n'envahissent notre propre maison ».
Roger Cantraine, Le Peuple.

La verve du romancier se marie ici à la critique de l'observateur, témoin partie prenante, pour constituer un document de haute tenue qui accroche et qui fait mal.
Semper.

Gérard Adam, médecin militaire, accompagne les soldats belges de l'ONU en Bosnie. Il a confié à son carnet de notes ses impressions face à une guerre d'un autre âge, même si elle est faite avec des moyens modernes. Mais c'est surtout un peuple déchiré qui apparaît au fil des pages. On y découvre aussi la vie quotidienne de nos Casques bleus, avec leurs difficultés, mais aussi leur sentiment d'impuissance, leur désarroi de ne pas pouvoir être plus utiles. L'auteur dit encore sa colère face à l'incurie de l'ONU et à l'attitude de ses représentants, dont certains profitent sans vergogne de la situation.
C'est donc une chronique au goût amer où, au détour d'un pays déchiré, se profilent des tueurs, des « magouilleurs », des fanatiques, des voleurs se cachant derrière la bannière des divers nationalismes. Et face à eux, des gens au dévouement infini et au courage sans faille qui vont au bout de leur devoir. Avec, en toile de fond, le « non-sens à la UBU » qui caractérise l'ONU et l'aide humanitaire, même envoyée avec les meilleures intentions.
Noël Simons, La Meuse-La Lanterne.

Il est en soi surprenant qu'un haut gradé de l'armée veuille rempiler et prendre la tête d'une antenne médicale à travers un pays en implosion permanente; plus rare encore que le médecin se double d'un écrivain dont la plume va droit à l’essentiel.
Gérard Adam est de cette trempe, dédaignant les effets spectaculaires pour éclairer la lumière éparse de son propre témoignage, la petite Apocalypse des jours ordinaires.
Durant des mois, ce va-t-en-paix de la Forpronu a sillonné la région de Vitez, dont la beauté des paysages contraste tragiquement avec la folie dévastatrice des hommes. « Il y a urgence de témoignage, explique-t-il en préface, parce que la Bosniee st un champ d'expérimentation et que d'autres Milošević, d'autres Karadžić, sont à l'œuvre ailleurs, sont à l'œuvre chez nous ».
(…) La Chronique de Šantići a la rigueur et l'impact du journal de bord. C'est un texte nerveux, qui explique une situation à la fois confuse et inextricable (…)
Philippe  Fievet, Paris-Match.

Paris-Match

Lucide et généreux, Gérard Adam ne tire pas pour autant de ses analyses de véritable conclusion politique, car sa vision de l'histoire ne dépasse jamais la perspective humaniste. C'est que, sans doute, ses enjeux existentiels sont ailleurs — qu'on devine à travers son souci constant de cerner au plus près la vérité de ce qu'il est en train de vivre. De lui donner sens, pour les autres autant que pour soi. Ecrivant son journal, en effet, dans ce décalage de l'intimité que donne aux solitaires la cohésion d'un groupe, Gérard Adam n'oublie jamais le regard d'autrui, soit qu'il consigne scrupuleusement les propos de ses interlocuteurs, soit qu'il pense à ceux qui le liront et qu'en partie, il connaît déjà, puisque, durant son séjour, il a fait part de ses réflexions à deux écrivains, Michel Lambert et Pierre Mertens, avec qui il correspondait. Ce dernier l'a encouragé à poursuivre son travail de chroniqueur puis à éditer son manuscrit. Il avait raison : il arrive que le sens d'une action, différé, se trouve dans son écriture.
Carmelo Virone, Le Carnet et les Instants.

Il s’interroge au fil des pages et confronte ses émotions à cette question fondamentale : « De quoi est fait un homme ? » (…)
Gérard Adam écrit au jour le jour, avec la pudeur, le malaise du ressortissant « protégé », une curiosité intellectuelle pour tout ce qui vit, une sensibilité d'homme pour tout ce qui souffre et ce talent qui essaye vaille que vaille de sauvegarder ce qui peut l'être: un poème serbo-croate, un regard, un sourire, un échange, un don; seules traces tangibles dans un conflit qui veut tout effacer.
Gérard Adam essaie de mettre de l'ordre dans ce désordre et nous aide à comprendre cette folie qui, bien qu'absurde,, pourrait bien nous être familière. Dans le convoi belge, des Flamands et des francophones se côtoient en toute camaraderie, ils sillonnent une Bosnie où se déchirent des Yougoslaves qui s'entendaient bien, jusqu'à ce qu'un premier discours nationaliste enflamme les vieilles rancœurs et ne rallume de chimériques velléités de grandeur, si l'on ose dire, s'agissant de bassesse.
Sophie Creuz, L'Écho.

Les bons sentiments ne font pas de bonne littérature, dit-on. Mais lorsqu'un chic type est aussi un auteur doué d'un style remarquable et d'une intelligence lucide, lorsque l'écrivain se double d'un homme d'action et que ce dernier est mêlé à une actualité récente à propos de laquelle on ne sait pas très bien que croire, et que penser, cela donne des pages qu'il faut se dépêcher de lire.
Gérard Adam (membre actif d'Amnesty) est l'auteur de plusieurs romans et nouvelles. Il a passé plusieurs mois en Bosnie, en sa qualité de médecin militaire de la Forpronu. Il admet qu'il a souhaité faire cette expérience pour diverses raisons qu'il expose avec franchise au début de ce recueil d'impressions qui se lit d'une traite (…) On y voit la vie des « Soldats de la Paix » qui ne se font pas d'illusions sur leur faible utilité, mais dont les rapports avec la population, qu'elle soit d'origine croate, serbe ou musulmane, sont pleins d'humanité.
Mais c'est surtout à cette population que ces pages sont consacrées. Adam note fébrilement « ces anecdotes d'un univers dont lui échappe la cohérence ». Son analyse
reste d'actualité et ne permet d'ailleurs pas de renvoyer les adversaires dos à dos.
Ne croyez pourtant pas qu'il s'agisse d'un livre de politique. On y rencontre des gens qui souffrent, se révoltent, se découvrent par dessus les barrières linguistiques. L'auteur a doublé ce carnet de notes d'un recueil de nouvelles consacrées aux « êtres qui subissent la guerre au quotidien; une guerre qu'ils n'ont pas voulue, qui n'est
pas la leur, pas plus qu'elle n'est la nôtre ».
Claude Gouzée, Libertés (revue d'Amnesty International)

Consignés au jour le jour, ses détails composent une tapisserie où aucun aspect de l'existence bosniaque n'est négligé.
L'œil du médecin fait le diagnostic de l'état mental et physique des gens avec qui il est en contact, autochtones ou casques bleus. On n'avait pas encore, je crois, approché comme il l'a fait la vie quotidienne des soldats de la paix, décrit leurs réactions issues de l'humus des civilisations différentes.. Et il y a, d'autre part, comme un retournement du regard qui juge les réactions de l'Occident à partir de la Bosnie, qui tente de s'expliquer à soi-même la Bosnie à partir d'elle-même.
Luc Norin, La Libre Belgique.