Croisée des chemins
Luce Wilquin
Avin, 1998
ISBN 2-88253-120-6
224 pages

Ouvre de couverture :
Monique Thomassettie,
"Nuages",
aquarelle, 1991.


Bouton
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LA CROISÉE DES CHEMINS



Dans un état de recueillement exalté, d'humilité aussi face à ce déploiement de puissance, un livre a vu le jour. Chaque fulgurant zigzag dans la poix qui noyait la vallée déchirait mes propres ténèbres. Des personnages surgissaient, d'aucuns jadis rêvés, d'autres que je m'ignorais porter, pièces de mon puzzle intérieur qui trouvaient aussitôt leur place, tel paumé d'avoir pressenti et cherché la lumière, tel vieux savant désabusé qui se prépare à une veillée d'armes avant son ultime et vain combat contre l'ignorance qui nourrit la haine, tel aventurier perclus de nostalgie, tel enfant déraciné par une de ces tempêtes aberrantes qui ravagent les peuples, tel homme simple ayant développé en lui l'intelligence du cœur. Et j'étais chacun d'eux le temps d'un seul éclair, entièrement, intimement, embrassant leur passé, leur présent, leur avenir et cette part inconnue, de moi, de tous, qui, à travers eux, grâce à eux, émergeait à la conscience avant de se dissoudre dans le fracas et les tourbillons.

Onze nouvelles. Onze personnages hésitent ou se souviennent qu'ils ont un jour hésité à la croisée de plusieurs chemins de vie.
Qui peut savoir s'il a choisi ou choisira celui qui l'attendait ?..


La nouvelle "Entre Staline et Jésus-Christ" a figuré parmi les dix finaliste
du Prix International de la Nouvelle
Radio France Internationale – Agence de Coopération Culturelle et Technique 1996.

L'ouvrage a été déclaré "coup de cœur de Radio-Campus Québec"
lors du Salon du Livre de Québec en 1998.



EXTRAITS

Boutade, pour le plaisir d'entendre son rire, mais elle garde le silence. Il la perçoit tendue, sinon inquiète, regard noyé dans l'ombre, comme si elle fouillait la profondeur du lac. Puis sa voix, par saccades, source qu'étranglerait une faille resserrée.
-Prenez… mille hommes sereins et un seul haineux… Armez-le d'un casse-tête… il en massacrera plusieurs avant qu'on ne le maîtrise. Armez-le d'une mitraillette… le carnage devient monstrueux, l'héroïsme indispensable si on veut l'arrêter… mais les hommes sereins sont rarement des héros… Armez-le d'une bombe atomique… il est le maître absolu. Alors… Prier ou discourir… Professeur Bastiani…!
-…
-Je suis une vieille femme, j'ai beaucoup vécu, beaucoup aimé, souvent pleuré aussi… J'ai croisé, j'ai expérimenté moi-même tant d'illusions que je devrais être détachée à l'approche de la mort… Et pourtant…
Haussement d'épaules, vif, comme pour en faire choir un fardeau. Le serpentin des motos redescend vers la ville et leur vrombissement, répercuté par la surface du lac, disloque ses paroles. Elle grimace en attendant que le vacarme s'estompe.
-Ou encore… mille hommes épris d'harmonie… et un seul de cacophonie…! Professeur, existe-t-il un gène de la violence, un gène de l'intolérance? Mieux que la peau ou les groupes sanguins, ne pourrait-on le choisir pour classifier les hommes?
-A supposer qu'il existe, ce dont je doute, ce serait aussi peu adéquat et tout aussi injuste. Voilà en tout cas ce que je ne dirai pas demain…!
Ils se taisent, côte à côte, chacun plongé dans ses pensées. Un seul haineux, violent, intolérant… Un seul épris de cacophonie…
S'il n'en était qu'un seul! Volant au secours des philosophes, les généticiens unis aux paléontologues ont coupé l'herbe scientifique sous le pied fourchu du racisme, et pourtant, ici comme dans toute l'Europe, le racisme triomphe. Séance inaugurale perturbée, tenue d'un colloque international compromise, avec la bénédiction narquoise des nouvelles autorités. Le recteur, en l'invitant, n'avait pas dissimulé que «le racisme à l'épreuve de la science» constituerait un acte de résistance, mais serait considéré comme provocation par les étudiants d'extrême-droite soutenus par une municipalité récemment élue comme dans nombre de grandes villes, en attendant le raz-de-marée annoncé pour les présidentielles.
Soixante-douze ans, plus de quarante que ses travaux font autorité. Il a pris la parole dans le monde entier, partout encensé, partout applaudi. Mais pour la première fois, il se demande ce qu'il pourrait dire, demain, qu'il n'ait écrit dans ses quatorze livres, expliqué dans ces émissions scientifiques où sa présence est gage d'audience. Et qui n'aura servi à rien!
Une chape de plomb s'abat sur sa nuque. Il se sent vieux tout à coup, las de cet inutile combat contre la stupidité, las de s'accrocher pour la retenir aux basques d'une humanité qui se rue en vociférant de cataclysme en cataclysme.
Baisser les bras? Se taire? Faire le gros dos en attendant la fin de l'orage, si fin de l'orage il y a jamais? Voire, s'exiler, puisqu'il n'est pas de semaine où ne le menace quelque lettre anonyme? Ne serait-ce pas l'heure de retrouver Micheline, de finir auprès d'elle cette vieillesse qui l'envahit à son cœur défendant, articulation après articulation.
-Vous savez, Silvia… Je peux vous appeler Silvia…? Des soirs comme celui-ci, je me dis que je finirai misanthrope, exécrant cet homme que j'ai pisté ma vie durant, l'homme qui s'est forgé contre l'injustice des armes tellement puissantes et les met une après l'autre au service de cette même injustice… Je me dis que oui, c'est vrai, l'humanité est extraordinairement homogène… mais d'une bien désolante homogénéité…
(Le Lac)

*
*   *

-On dit de l'un qu'il a raté sa vie, de l'autre qu'il l'a réussie. En fait, les vies sont pré-ratées, pré-réussies, comme il y a des costumes de bonne ou de mauvaise façon. Mais ça ne veut rien dire, il y a des vies ratées plus belles que des vies réussies, glisse-toi bien dans un costume de coupe médiocre, il en devient élégant. Mon grand-père enfilait pour chasser une impossible veste de velours côtelé dont n'aurait pas voulu son garde. Il vous avait là-dedans des allures de grand seigneur, quand les parvenus qu'il invitait sur ses terres, sanglés dans leurs tenues du dernier catalogue, avaient des grâces de singes savants.
-N'empêche qu'il a dû les vendre, ses terres et ses chasses, ton illustre grand-père, que ton père a dû se défaire du château, et que toi, pour les retrouver, terre et chasse, ou du moins pêche, tu as dû les chercher sur un autre continent.
 -Vicissitudes et ne détourne pas la conversation! Si tu préfères moins familiale métaphore, l'habit de lune du clown enfariné n'a pas plus de valeur que les basques tombantes, les pantalons flottants, le galure et les grolles de l'auguste. Mais ne va pas intervertir les personnages qui les habitent, leur duo en perdrait tout son sel, que dis-je, tout son sens… Franchement, Nicodème, tu imagines ton prophète Mutembo avec une robe, une mitre et une crosse, et saint Nicolas en cache-sexe et toque de léopard, agitant une queue de buffle en guise de tue-mouche?
L'autre lève un doigt sentencieux que dément l'indulgence du regard.
-Mutembo n'a jamais porté ni cache-sexe ni toque de léopard, il n'agitait pas de tue-mouche. Une soutane de diacre, puis quand on l'a chassé du séminaire, un costume-cravate, comme moi, comme tous ceux que les vôtres disaient évolués. Qu'est-ce qu'on a pu suer, là-dedans! Et plus tard, pour prêcher, une aube blanche, d'ailleurs tu le sais parfaitement, tu l'as vu de tes propres yeux, tu es de mauvaise foi comme toujours.
-Bah, je deviens gâteux, j'ai confondu, Bokassa, Mobutu, qu'importe, j'affirmais, et c'est essentiel, que cet individu qui nous fait face, tout comme moi, toi aussi d'ailleurs, vieux Nicodème, jusqu'à notre dernier souffle, nous vivrons la vie pour laquelle nous étions taillés. Et que ce n'est pas donné à tout le monde.
Il nous dévisage tour à tour avec un sourire malicieux, envoie de la main un baiser à Angéline qui sourit sans comprendre. Je le devine étrangement heureux. Fallacieux bonheur? Dernier et insoutenable éclat du soleil que s'apprêtent à engloutir les ténèbres d'un orage?
Mais non, c'est un bonheur paisible, et je sens qu'il tient à nous en faire don, nous parler du fond du cœur, même s'il ne pourra s'empêcher d'enrober d'auto-dérision la parole qui déborde.
-Tenez, moi! A vingt-cinq ans, je me croyais aventurier, les savanes infinies, les forêts inextricables, les mangeurs d'hommes, les pythons, les fourmis carnivores… Frais émoulu de l'université, j'allais administrer seul un territoire colonial grand comme mon pays. Entre parenthèses, administrer un territoire, comme on administre un suppositoire ou l'extrême-onction, voilà bien un des mots les plus farfelus de la langue française! Mais soit, un territoire qui, grâce à moi, pourrait progresser la tête altière et la main sur le cœur vers les bienfaits de la civilisation, sitôt que je l'aurais arraché aux griffes des missionnaires qui, pour mieux y imprimer leur influence, le maintenaient dans l'obscurantisme. En attendant, on n'y accédait qu'au terme d'un périple infernal, trois jours de piste, trois autres de bateau, puis repiste encore, je ne sais combien de temps. J'avais passé une seule nuit, et pas des plus reposantes après dix-huit heures de DC-6, dans la capitale où le gouverneur en personne m'avait reçu deux minutes, privilège inouï, mais on ne sait jamais, vieille et noble famille tout de même ce jeunot, et solides recommandations. Un sous-directeur m'avait remis les lettres de fonction, les instructions officielles, des conseils qui l'étaient à peine moins sur la rigueur de mise envers mes administrés, j'avais touché, avec la cantine réglementaire, l'auxiliaire et le cuisinier indigènes, les vétérans du club m'avaient abreuvé de whisky et d'anecdotes, araignées et scorpions, boys chapardeurs et suaves négresses, avec des moues compatissantes cachant mal la nostalgie de leur jeunesse. Le pick-up bondissait d'une ornière à l'autre, comme si le gorille en short et en singlet troué qui me servait de chauffeur en faisait collection. Je ne vous dis pas, et la marmite du crâne prête à exploser, et la tôle ondulée qui vous démantibulait, et cette cabine chauffée à blanc depuis l'aube, et la poussière dans la bouche, le nez, les oreilles, les yeux, croûte de rouge crasse coagulée par la sueur… A chaque tour de roue, l'apprenti-héros se liquéfiait un peu plus. Au moment d'éclater, d'exiger le demi-tour, une peu glorieuse place dans le premier avion pour la métropole, n'importe quel poste dans le plus minable bureau de la plus obscure des administrations, mais par pitié sur le sol national, j'ai levé les yeux. Dans le rétroviseur, une fille me souriait. Croyez-moi si vous le pouvez, mais d'un seul coup tout s'est dissipé, la migraine, la fatigue, l'exaspération. Je ne voyais plus que ce radieux sourire, un sourire comme je n'avais jamais imaginé qu'il en pût exister, pulpe des lèvres entrouverte sur des dents éclatantes entre lesquelles, parfois, pointait un bout de langue rose. Une fraîcheur délicieuse s'est instillée dans tout mon corps. Fasciné par cette image, je n'ai plus rien vu, plus rien ressenti que ce ravissement dans lequel elle me plongeait. Lorsque le pick-up s'est arrêté pour attendre le bac au bord d'une rivière, la jeune fille s'est dégagée d'entre mes malles et les sacs de courrier, a sauté au sol avec une grâce d'antilope. Son sourire, alors, j'ai enfin pu le lui rendre, et avec quelle reconnaissance. Et à l'étape, dans la case que l'administration réservait à ses agents, la plus spacieuse, la plus propre de chaque village, décrassé par une douche sous la cuve chauffée au soleil, un tshopo infernal éteint par deux whiskies tièdes et des litres de thé, quand j'ai gagné la pièce nue et chaulée qui faisait office de chambre, dans le lit de camp dressé pour moi, ce sourire, eh bien, il m'attendait. Voilà comment Esther, la nièce de mon auxiliaire, qui rentrait au pays après six ans d'apprentissage des bonnes manières chez les nonnes de la capitale, est devenue ma ménagère, comme on disait alors, la mère de mes deux fils qui, entre parenthèses, se soucient comme d'une guigne de mon existence, sinon pour attendre un héritage dont ils n'ont pas besoin, et que j'espère avoir dilapidé avant ma mort... Voilà, j'étais parti aventurier, je me suis retrouvé popote, incrusté au bord d'un lac, administrateur colonial puis planteur de pyrèthre et enfin jardinier, m'y taillant un domaine que je ne quitterai que pour la tombe, répétant ainsi malgré moi dans le cours d'une seule vie la saga de mes ancêtres, depuis le premier qui, pour sa valeur, s'est vu confier une baronnie, passant par les seigneurs émancipés de leur suzerain et qui pressuraient leurs serfs, puis les ci-devant aristocrates qui ont vu se restreindre leur domaine mais l'ont soigné avec amour, jusqu'à la ruine finale de mon grand-père et de mon père…
(Le Lac)



La formation permanente de Gérard Adam.
Le roman de formation est un genre en soi, moins pratiqué d'ailleurs dans la littérature de langue française que dans d'autres. Mais notre compatriote Gérard Adam a ceci de particulier qu'il cherche, dans une sorte de formation permanente, les réponses aux nombreuses interrogations qui raccompagnent partout. Même un recueil de nouvelles comme «La croisée des chemins» devient le parcours passionnant à travers lequel un homme se forge sa personnalité, face aux événements singuliers qu'à été amené à vivre l'auteur en raison de la profession qui fut la sienne, médecin militaire conduit sur les terrains de conflits récents et, en outre, confronté, là ou ailleurs, aux questions de vie et de mort à partir desquelles il nourrit une réflexion éclairée autant par le passé que par le présent.
Les réminiscences occupent en effet une place de choix dans ce livre, évoquées par les différents personnages des nouvelles et dont beaucoup ressemblent assez à l'auteur pour qu'on envisage sans crainte de se tromper l'hypothèse d'un itinéraire personnel ainsi éclaté en différents points de vue.
La première et la dernière nouvelle du recueil lui donnent son unité formelle, complétant ainsi une évidente unité thématique. Toutes deux se déroulent en Bosnie. Le « je » des deux textes est médecin militaire, au début il lit Henri Bauchau, ou plutôt tente de le lire parce qu'un parachutiste se détend en écoutant de la musique. Pas n'importe quelle musique: « Riders on the storm», qui donne d'ailleurs son titre à la nouvelle. Les Doors, Jim Morrison... Le voilà, ce narrateur, qui déplorait le bruit à
venir quand il a vu le parachutiste tripoter les boutons de son « boum-boum », renvoyé à Sybille qui lui a fait découvrir le son de l'époque, et dont il était amoureux. Puis, il y a eu la trahison de Sybille, et la fin de l'envoûtement provoqué par Jim Morrison, un personnage très éloigné de la véritable identité du narrateur. Mais il lui avait donné à penser, ce qui est déjà beaucoup: Si toute vie est vouée à la mort, si toute révolte dans laquelle on s'égare ne peut qu'appeler celle-ci, après avoir précipité dans un esclavage pire que celui contre lequel on voulait s'insurger, il n'est pas de dignité sans révolte, et pas de révolte authentique sans risque de s'y perdre.
Dans la dernière nouvelle (logiquement intitulée « The end »), on retrouve les deux mêmes personnages, le médecin et le parachutiste. Celui-ci prend un risque inutile, stupide même, en enlevant son casque au fond d'un puits, reçoit une pierre sur le crâne, est blessé, meurt... L'impuissance du médecin est totale, et Marcel, puisque le parachutiste a un prénom, est devenu un homme, tout simplement, malgré ou à cause de son geste d'une fierté suicidaire, malgré son regret, précédemment exprimé, de n'avoir pas appartenu au groupe de ceux qui étaient en Somalie, prêt qu'il aurait été avec eux à rôtir des bougnoules, à les balancer par-dessus la rivière aux crocos, à leur coller un pistolet sur la tempe... Un homme dont le médecin aura fermé les yeux après avoir partagé la musique qu'il écoutait, dans le même temps où se concevait un livre, celui-ci : D'où me vient cette sensation, lorsque j'écris, que l'art témoigne d'une autre vie, d'une autre forme de vie, d'un autre niveau de la vie?
« La croisée des chemins » dit bien sur quels aiguillages, comme l'écrit l'auteur dans la nouvelle qui donne son titre à l'ensemble, s'attarde le regard. De regard, il en est un, ici, qui fait plonger le personnage d'un monde dans un autre.
« La croisée des chemins » dit moins combien ce recueil s'interroge, sans cesse, sur ce pouvoir de l'art dont il était question plus haut.
« La croisée des chemins » ne dit pas du tout à quel point ces pages sont pleines d'une générosité fiévreuse parfois un peu envahissante, qui tient autant à la crainte de mal faire qu'au désir de faire le bien.
En juxtaposant ces thèmes qui renvoient les uns aux autres, Gérard Adam a réussi un ouvrage par lequel il parvient à introduire quelques-unes de ses questions chez le lecteur, et celui-ci en sort plus humain.
Pierre Maury, Le Soir.

Cette oeuvre a vu le jour pendant que son auteur, Gérard Adam, vivait les dernières années de sa carrière de médecin de l'armée belge. On se souvient des beaux livres de témoignages qu'il avait ramenés de son expérience en Bosnie avec les Casques Bleus belges.
Dans son dernier, livre, les personnages, très variés, vieux mineur turc, professeur d'université, ingénieur colonial horticole... et médecin militaire, constituent « les pièces de son puzzle intérieur ». Les souvenirs qu'il évoquent - chacun d'eux hésite ou se souvient qu'il a hésité un jour à la croisée des chemins - ont un tel accent de vérité qu'on les croit autobiographiques (ce qui est loin d'être le cas, dit-il). Mais l'auteur connaît bien les lieux où se situe l'action - ex : Yougoslavie et Afrique centrale principalement.
L'ensemble est très attachant, malgré un style parfois si soucieux de précision et d'exactitude que les phrases s'allongent, s'allongent ...
On aimerait rencontrer l'auteur, tant on aurait de choses à partager avec lui !
Claude Gouzée, Libertés.

Un des personnages du dernier livre de Gérard Adam (…) est un para belge.
« Le soir de notre arrivée, je l'ai entendu défendre des copains qui devaient répondre devant le conseil de guerre de leurs exactions en Somalie. Regretter qu'une patrouille ne lui ait pas permis d'en être, ce jour-là, et comment qu'il les aurait fait rôtir, ces bougnoules, les aurait balancés par dessus la rivière aux crocos, leur aurait mis un pistolet sur la tempe, fallait peut-être se laisser dévaliser, perpétuellement insulter, alors qu'on était venu pour les aider ? On a son honneur tout de même. »
Dans la dernière partie du livre, Marcel se tue accidentellement, et le médecin militaire qui échoue à le sauver pense : « Toi qui, sous prétexte d'honneur te disais prêt à rôtir des bougnoules.., si jamais elle existe la vie après la vie où nos actes seront jugés, tu en sais maintenant plus que tous les philosophes réunis. »
J'ai demandé à Gérard Adam ce qu'il pense de l'armée belge. Vue de l'intérieur, est-elle coupable de ce qu'on lui reproche ? Est-elle infiltrée d'éléments racistes et extrémistes ?
« J'ai beaucoup fréquenté les para-commandos et je compte de bons amis parmi leurs officiers. Qu'il y ait dans ces unités des membres et des sympathisants du Vlaams Blok, voire de ses pendants francophones, surtout parmi les soldats, mais aussi dans le cadre, ne me paraît guère douteux. Je me rappelle un vestiaire à Tielen dont quasi toutes les armoires étaient décorées d'affiches sans équivoque. Par ailleurs, au cours des dernières années, deux élèves de l'Ecole Royale Militaire ont été convaincus d'appartenance à des groupes d'extrême droite. L'un d'eux avait déjà été exclu. D'ailleurs, si j'étais responsable d'un parti extrémiste, une de mes premières préoccupations serait d'infiltrer l'armée et la gendarmerie. Les éléments les plus intelligents, je les enverrais à l'Ecole Militaire, les autres, j'en ferais des taupes dans les unités de type para-commandos ou chasseurs ardennais. Il me semble toutefois que ce problème est marginal dans notre armée. Il ne faut pas voir les militaires comme un bloc monolithique fermé aux grands débats. Bien au contraire, la hiérarchie, dans sa majorité, est devenue au cours des années de plus en plus soucieuse des respecter la liberté de pensée. Les militaires sont aujourd'hui libres d'adhérer à un syndicat ou à un parti politique, de militer dans le secteur associatif, de s'abonner à n'importe quel journal, ce qui n'était pas le cas lorsque je me suis engagé. La liberté d'expression est respectée. J'ai pu moi-même m'exprimer à de nombreuses reprises, et sans entraves, à la radio, à la télévision et dans la presse écrite, ce qui n'était pas autorisé voici encore quelques années. L'enseignement des droits de l'homme, et bien sûr du droit humanitaire, est systématique dans l'instruction et fait de plus en plus partie de la formation des unités envoyées à l'étranger. Il est particulièrement soigné à l'Ecole Militaire, où des exercices pratiques sont organisés durant les périodes de camps. Le général Briquemont a organisé des manoeuvres conjointes avec la Croix-Rouge. Et faut-il rappeler que l'Armée belge a été la première à compter un groupe professionnel d'Amnesty avec l'aval des autorités. Voici quelques années, les élèves de l'Ecole Militaire ont organisé une semaine « Droits de l'Homme » avec débats, exposés, stands d'organisations, y compris celles défendant l'objection de conscience. Par ailleurs, cet établissement comprend un conseil des représentants d'élèves, consulté sur les principaux problèmes, et dont le président a toujours accès direct au commandant de l'école. Tout compte fait, même s'il subsiste des résistances et des bocages, l'atmosphère dans l'armée belge aujourd'hui me semble plus libérale que dans bien des entreprises, voire dans nos universités. »
Interview de Claude Gouzée, Libertés.

Quelque part en Bosnie, un parachutiste soudain fait entendre dans la nuit la voix de Jim Morrisson : « Riders on thé storm ». Le compact se dévide comme une pelote de souvenirs. (...) « Et soudain, je sens en moi rôder un texte, état reconnaissable entre tous, comme la perception d'une autre dimension que le temps et l'espace, regard jeté sur les coulisses du temps et de l'espace. J'empoigne mon stylo (...) Sera-ce un poème (...) Une nouvelle ? » Ce sera « Riders on the storm », la première nouvelle de La croisée des chemins, où, une fois encore, mais avec encore plus de profondeur et d'acuité, Gérard Adam s'inspire de sa vie de médecin militaire en Afrique, en Inde, en Amérique latine, en Bosnie... Si, inlassablement, le docteur Adam exerce son métier, aussi inlassablement l'écrivain Gérard Adam observe, prend des notes, engrange et, surtout, réfléchit et s'interroge sur l'homme, sur son destin, sur la vie, sur la mort, sur l'art, sur la liberté, sur l'insoluble question de la nature humaine et... sur la bouée qu'est pour lui l'écriture : « J'ai bien de la chance, moi qui, oscillant sans cesse d'un univers à l'autre, éprouve dans mon écriture l'Imaginaire avec la même densité que dans mon quotidien le réel, d'avoir équilibré par celles du corps les aventures de l'esprit, que sans les secondes le premières seraient vaines et promises à toutes les dérives, mais que, sans les premières, les secondes verseraient dans la futilité.
 » (The end.)
« Quelque chose bouillonne en moi, et je griffonne, je griffonne, soudaine frénésie de mettre au monde ces personnages dont me titille, à fleur de conscience, l'aiguillon lancinant... » (Riders in thé storm.)
(…)
« L'idée m'est alors venue que tout écrivain sincère n'écrit jamais que pour exorciser sa propre mort et qu'en décapant les fioritures derrière lesquelles chacun se dissimule, on devait bien à chaque fois mettre le thème à nu. » (L'écrivain et la mort.)
Le dernier récit, « The end », voit la mort d'un soldat, le désarroi profond du médecin face au premier homme qu'il n'a pu sauver. Et à nouveau, bouclant la boucle, des vers du chanteur-poète-chaman Jim Morrison : « This is the end, beautiful friend, the end... » et les mots superbes par lesquels se clôt « La croisée des chemins » : « Le pilote m'attend à son appareil (...) Tandis que nous nous élevons, une étrange paix m'envahit. J'ai l'impression qu'un fil a relié les événements de cette journée, que la cascade de notes préludant à « Riders on the storm » giclait des sources même de la vie (...) Des chemins se sont croisés, des correspondances établies. Ballotté comme fétu d'un pôle à l'autre de mon existence, j'ai donné le jour à une œuvre, et j'ai fermé les yeux d'un homme. »
France Bastia, Nos Lettres