L'Impasse de la renaissance
Luce Wilquin
Avin, 2001
ISBN 2-88253-182-6
436 pages

Œuvre de couverture:
Monique Thomassettie,
"Les dieux s'humanisent"
(détail), huile sur toile
, 1993


Bouton
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L'IMPASSE DE LA RENAISSANCE



Les images dérapent, la jeune femme voilée, les putains, la faune du Petit Marrakech, le marchand de pitas, l'Hidalgo... Ses pas ont tranché dans la géologie urbaine comme une faille révèle l'histoire d'un paysage. Stratification de vagues sédimentées, déferlant à partir de la gare, chaque migration repoussant les précédentes vers la rivière et les bourgeois vers l'aval ou la rive droite, avec à leur union des franges incertaines. Tous partis en quête d'une existence nouvelle. Seconde naissance, croyaient-ils ! Et les voilà embourbés dans ces contrées de pluie ! Une pluie qui l'a poussé, lui, dans ce restaurant, d'où il s'est précipité au secours d'une vie en débandade. Il a levé la tête, l'oracle a été rendu.
L'impasse de la Renaissance !
Il n'est pas de seconde naissance ! Comme ces émigrés des contrées de soleil, il est étranger à son avenir!

Quitté par sa femme, malade, psychiquement déboussolé, Martin Daubier doit quitter sa vie active et passionnante d'officier de terrain pour une existence de gratte-papier. Tombant par hasard sur une impasse où quelques familles s'efforcent d'inventer une façon nouvelle de vivre ensemble, il se reconstruit lentement, tout en découvrant des facettes du monde qu'il avait ignorées jusqu'alors.
Peinture douce-amère d'une réalité urbaine où les vraies richesses émergent souvent des milieux les plus défavorisés.


EXTRAITS

Quand au sommet des marches leur guide s’est effacé, ils ont poursuivi seuls, archéologues au terme de leur quête accédant éblouis à la chambre funéraire du pharaon, au cœur de la pyramide maya, de la grotte néolithique, les lueurs de leurs torches arrachant à l’obscurité les trésors de civilisations englouties.
Sinon qu’ils étaient là, trônant sur des pierres comme sur autant de socles, environnés de leur délire, déchaînement de formes et de couleurs qu’incendiait le soleil, et qu’ils les attendaient, qu’ils les guettaient, ces artistes d’ailleurs ou de temps oubliés, Moki le Beur, Karkas le Grec, les deux frères sardes Mad et Rolo, timides et fanfarons, sûrs de leur valeur et craintifs d’être jugés, méfiants et avides de confidences.
Mais plus tard, les confidences, plus tard, quand tu auras vu, bien vu, les yeux saturés criant grâce.
Alors on s’éblouit, avidement, goulûment, comme on boit à même la source glacée après une trop longue marche, sans pouvoir s’arrêter, narguant la congestion, l’hydrocution, l’apoplexie. Impossible de dire si c’est beau mais on est fasciné, pris de tournis, projeté dans un autre univers, une ère de démesure. Gilles se gratte la calvitie, hoche la tête, grommelle quelques mots pour lui-même, puis revient vers le quatuor, bras écarté comme les ailes d’un marabout. Mohamed s’est assis à l’écart et vise une cannette avec des gravillons, les yeux tournés vers l’intérieur, comme s’il avait accompli sa tâche, déjoué tous les pièges du désert pour les guider jusqu’au site connu de lui seul, et que leur ravissement ne le concernait plus.
Ils se sont installés en rond. Le journaliste a sorti son enregistreur et branché le micro. Pour les photos il reviendrait, plus tôt dans l’après-midi. L’œuvre aurait les honneurs des pages centrales et de la couverture.
Ils ont rappelé leur contrat, aucune indication de lieu, pas le moindre indice permettant de repérer ou d’identifier les artistes, dont les pseudonymes seraient seuls mentionnés. L’œuvre, toute et rien que l’œuvre, eux s’effacent, pas pour rien qu’ils s’appellent RAF, Résistance Au Fric, Aux Flics si tu préfères, sigle répété dix fois, vingt fois, cent fois, violent, aveuglant, ou cocasse et boursouflé, entrelacé aux éruptions de personnages, aux giclées de couleurs, aux éléments du décor, même eux ne pourraient dire qui a fait ci, qui a fait ça, l’un commence, l’autre poursuit, le troisième parachève, le dernier corrige, puis chacun repasse et améliore, toujours, tu reviens dans une semaine et ce n’est plus tout à fait pareil, tu peux prendre tes photos mais ce ne sera jamais qu’un moment, tant que le posse vivra l’œuvre ne sera jamais finie…
Karkas, le plus disert, le seul à avoir tâté de l’Aca, viré pour un tag sur les fesses d’une Vénus en plâtre.
Son trip ? Les tags bien sûr, comme tous, mais réglo, ponts, abribus, chemins de fer, entrepôts, carcasses de bâtiments industriels, d’où son pseudo, jamais les maisons privées. Bon, il ne condamne pas ceux qui le font, chacun son truc, si tu massacres une façade tu fais chier des gens qui ne t’ont rien fait, mais ils n’ont rien fait non plus pour que ça aille moins mal. Un tag ça emmerde mais c’est un défi, quoi, la ville est moche et on le gueule, la vie est moche et on le gueule. Les bourges clament que c’est pas beau mais c’était pas plus beau avant et ça ne les gênait pas. D’ailleurs, qui dit que c’est pas beau ? On se pâme devant les calligraphies arabes ou chinoises, mais un vrai tag c’est aussi de la calligraphie, le flash d’adrénaline en plus ! Taguer c’est pas seulement cartonner, bon tu peux le voir comme ça, mais si t’es un vrai tagueur tu fais pas n’importe quoi, tu dois être fier de toi, reconnu, respecté des autres dans le move, pas seulement pour ton audace mais pour ta qualité, alors tu t’exerces, quoi, ton geste s’affine, c’est bien plus qu’une signature, une projection de toi-même, ton cœur, ton sang, tes tripes… Sinon, c’est rien que des merdes sur un tas de cailloux merdique !
Les autres surenchérissent. Même filière mais eux se forment sur le tas, des posses différents qui se croisent la nuit, on se découvre des affinités, moins de rage peut-être que la plupart des tagueurs et plus d’exigence esthétique, le goût de réfléchir aussi, de comprendre ce qu’on fait, de l’expliquer. Après quelques défonces ensemble ils décident de constituer leur posse.
—Le tag c’est un truc d’ados, t’en as vite fait le tour, à la fin tu t’en lasses, note ça me reprend parfois, je passe devant un mur crado, je sors mon stick, un clin d’œil aux copains quoi, ils savent que je suis passé, que je les salue…
Ils se mettent au graffe, lettrages d’abord, RAF, puis messages cryptés, ils tâtent de tous les styles répertoriés dans la Hip-Hop avant de se forger le leur, de le fignoler, d’y ajouter les persos, les personnages quoi, introduits par Moki féru de BD, mais où les autres excellent bientôt. Une griffe reconnaissable entre toutes, bestiaire fabuleux, anarchique et grimaçant, mêlant paléontologie et science-fiction, à la fois terrifiant et cocasse, où se projettent les rages, les fièvres, les chimères, les fantasmes, les dégoûts, les utopies d’une vie sans relief ni perspective mais non dénuée d’humour. Ils l’imposent dans des lieux de plus en plus fous, une rame entière dans la gare de triage, un pont sur l’autoroute, un autre sur la rivière, un pylône de télédistribution, même le sommet vertigineux d’une tour administrative, profitant d’un échafaudage suspendu pour la réfection des corniches, exploit qui a fait la une des gazettes locales, pas pour les féliciter bien entendu. Et leur chef-d’œuvre colossal, sur l’ancienne brasserie Jacquet, le long du chemin de fer, dans la plongée vers la gare…
—Les bourges gueulent qu’on saccage leur ville, que ça fait crade, que ça donne les jetons, qu’on impose nos saloperies à ceux qui n’en ont rien à cirer, mais si tu exhibes une meuf à poil sur des affiches de dix mètres, alors c’est bien parce que c’est au service du fric. Ou si t’es un peintre dans la manche des politicards, on te paie un max pour n’importe quoi, du massacre officiel, et on ne va pas demander aux gens si ça leur fait plaisir. Ce type, à Paris, qui emballe les ponts… ! S’il faisait ça la nuit avec du papier chiotte, au nez et à la barbe des keufs, alors là génial, mais avec le pognon des contribuables et le ministre qui lui tire son chapeau… C’est ripou, tout ça ! Et chez nous, t’as vu la gare routière, ce fouillis de spaghetti en plastique, tout le monde a cru que c’était des gaines de fils électriques mais non, de l’art qu’ils prétendent, et tu crois que ça parle aux gens, ça te parle à toi, ça te prend aux tripes… ? Ou cette fontaine place de la Constitution, qui a l’air d’un bidule à trouver du pétrole, ou encore ces cailloux du parc Deroulive, qu’on a fait venir du Japon en bateau ? Des tonnes ça pèse, et pourtant de la pure merde, là, de la bien fumante, mais pour ça y’a de la tune, de quoi construire dix terrains de jeux… J’te jure qu’une nuit, on va se mettre à quatre ou cinq posses et on va te les massacrer, nous on n’aime pas toyer les œuvres des autres, mais quand on te crache le mépris en pleine gueule…
On n’est pas à New York, Paris ou Amsterdam. Dans une ville de province où l’industrie part à vau-l’eau, où la peur jette la bourgeoisie dans les bras de l’extrême droite, nul ne relève, ni l’exploit à la Fantômas, ni l’originalité des œuvres. Au lieu de mettre en évidence un patrimoine qui n’a rien coûté, les pouvoirs publics reblanchissent ou repeignent de grisaille le pont, le pylône, la tour administrative, comme on chaulait autrefois une chapelle dont les nus scandalisaient les évêques puritains.
On a beau se vouloir détaché, on encaisse mal. Avec la maîtrise vient le besoin de réaliser une œuvre qui vous survivra.
—Le graffe que tu fais pour en mettre plein la vue, tu sais qu’il est éphémère, si les keufs ne l’effacent pas on va te le toyer, c’est fatal, y’a partout des types qui ne respectent rien, puis d’autres qui sont jaloux, qui voudraient mais qu’osent pas, ou qu’en sont pas capables, du coup ils saccagent, demain tu trouves un tag dessus, après-demain dix, bon, tu l’as réalisé, ce qu’il devient c’est plus ton truc. Bien sûr, tu peux le photographier, tu te constitues un book, ça te fait plaisir, mais ce qui compte vraiment c’est le fun, le vertige, le moment de délire quoi, tu graffes et tu ne te sens plus, des ailes te poussent, tu planes. Mais faut que ça flashe pour ne pas te faire prendre et à la fin ça devient frustrant, tu sais que tu peux faire mieux, tu voudrais laisser une vraie trace, prendre ton temps, aller jusqu’au bout du bout…
Alors, ils cherchent des lieux cachés, des impasses, des arrière-cours. Il y a dans leur quartier ce chantier à l’abandon, une décennie que la maison s’est effondrée, les deux ou trois contiguës ont été déclarées insalubres, leurs locataires expulsés, les fenêtres et les portes obturées pour décourager les squats. Depuis, l’administration ne s’est plus pointée. Paraît que les proprios sont morts, les héritiers quelque part en Amérique, ou en Australie, on ne les a jamais retrouvés. L’emplacement rêvé. Plus loin, des arbres empêchent qu’on observe la cour depuis les façades arrière. Ils remontent un mur pour clôturer ce qui reste d’un atelier, de façon à ce que, même si on regarde entre les planches de la palissade, on ne puisse rien soupçonner de la rue.
S’agit de faire dans le durable, ils rejointoient, plafonnent, attendent que ça sèche, traitent contre les moisissures, le salpêtre, l’humidité. Rien ne les presse. Ils bichonnent longuement leur projet sur des feuilles avant de se lancer.
Leur Sixtine, risque Rolo.
Dans un siècle ou deux, quand on démolirait enfin ce quartier pourri, on tomberait dessus, comme à Rome quand ils creusent des égouts, faudrait tout arrêter, bâtir un musée autour, on se gratterait le crâne, on chercherait partout, dans les vieux journaux, les revues, les livres d’art, qui pouvait être cet artiste, RAF. On n’en trouverait pas trace…
Bon, puisque livre il y aurait, pas plus mal de n’avoir pas à attendre pour observer tout ça de là haut, ce serait d’autant plus drôle d’y assister de son vivant…
L’échange languissait. Ils se sont tus, environnés de la parade burlesque sur laquelle le soir allongeait ses ombres. Quand la cassette a bloqué en fin de piste, Gilles s’est levé. Poignée de mains, on se rappellerait pour les photos. Mohamed est parti en éclaireur. À son coup de GSM, les autres ont suivi, en file indienne, les invités encadrés des artistes, pour aussitôt se disperser.

*
*   *

Gilles débouche une bouteille, verse un gobelet de vin à Mio puis Raymond, en présente un sans succès à Taleb avant de l’élever en offrande vers les quatre coins de la pièce. Il le porte à ses lèvres, fait claquer la langue, vérifie l’étiquette avant de poser la bouteille contre son fauteuil, d’entamer une discussion où Martin harponne l’un ou l’autre mot, sondage, cataclysme, Foutriquet, ma ché les gentés sono matti, como se dice ?
Fous, toqués, maboules, zinzins…
Ma si, zin’zinné…
Il tire sa chaise auprès du quatuor.
Gilles déploie sa verve, qui a peur du grand méchant Front, collections de printemps pour marchands de fin du monde qui ont soldé l’éclipse, le bogue, le saut millénariste… Raymond relativise, les partis démocratiques ont juré de constituer un rempart antifasciste, et d’ailleurs même s’il emportait la municipalité, Fouques serait coincé dans un carcan légal qui bloquerait son programme xénophobe.
Taleb s’excite, il existe des milliers de façons de contourner des lois, la poussée du FPO ce n’est pas du folklore, plus question de hausser les épaules ou de faire de l’esprit, la réalité galope, les fachos se décarcassent, font le tour des seuils et des paliers, la crise a fragilisé les gens, la démagogie s’avale, tiens, comme ce morceau de tarte, si les pensions sont maigres c’est que les basanés pillent la sécu, trustent le chômage, monopolisent les allocations, et puis la drogue, les agressions, les hold-up, on promet le grand nettoyage à ceux qu’apeure une jeunesse trop turbulente et trop exotique, même des camarades se laissent corrompre, pas un jour sans qu’il ne découvre un billet glissé dans son armoire, fous le camp dans ta casbah, rien à cirer d’un petit chef bicot, fais comme ton harem et mets les voiles… Alors qu’on a turbiné ensemble, qu’on s’est battu ensemble, que nommé contremaître il s’est efforcé de rester juste. Bordel, son pays c’est ici, à peine s’il va voir sa sœur au Maroc tous les trois ou quatre ans, ses gosses ne parlent quasi pas l’arabe, et s’il reste bon musulman, s’il respecte le ramadan, s’il ira un jour à La Mecque, inch’Allah, sa femme s’est habillée à l’européenne du jour où elle a débarqué, rien ne distingue ses filles de celles d’ici…
La passion monte, les autres s’en mêlent, Farida enflammée, qu’est-ce que ça vient foutre la façon de s’habiller, est-ce qu’on philosophe pour une Indienne en sari, une Négresse en boubou avec une pièce montée sur le crâne ? On se contente de la trouver couleur locale ! Alors, pourquoi tant d’histoires quand une Maghrébine s’entoure le visage d’un foulard selon sa coutume ?
Du coup Mio voit rouge, les courés d’ici ou les courés arabes c’est toujours des courés, le foulard c’est pas qu’une mode, pareil l’étoile jaune des juifs, le servage, ché, l’esclavage, on doit en libérer les femmes, et malgré elles s’il le faut… La psychologue le coupe net, personne ne lui fera la morale, à seize ans elle-même l’a jeté aux orties, défi aux mâles de sa tribu, marre de voir sa mère écrabouillée, puis besoin de se sentir de là où elle était née, où elle vivrait sa vie, pareille aux autres, sans l’éternel regard sur sa différence, et pourtant elle n’empêchera pas sa fille de le porter si ça lui chante, et peut-être elle itou par solidarité, parce que son origine elle en est fière, et que, voilée, en cheveux ou avec un bibi, aucun Front pour aucun Occident pas plus qu’aucune clique de crétins barbus ne l’empêcheront de se couper en quatre pour les ados qui galèrent, fussent-ils musulmans, juifs, chrétiens ou adorateurs du soleil, c’est ça la vraie liberté, même si l’égalité n’est pas pour demain, s’engager tout de suite dans la fraternité…
—À condition qu’ils te laissent faire, ces enculés…





Adam diagnostique une banlieue.
De romans en nouvelles, depuis plus de dix ans, Gérard Adam élabore son œuvre. Parallèlement à d'autres occupations, qui le mettent plus que tout autre de nos écrivains face aux convulsions du monde et de la société. Médecin miltaire, il fut témoin de la guerre en ex-Yougoslavie et en a rapporté des textes, d'imagination ou non, qui sont parmi les rares tra- ces littéraires dignes de foi que ces événements aient suscitées. Et il avait débuté avec « L'arbre blanc dans la forêt noire », qui lui avait valu le tout premier prix NCR et qui était, pour sa part, situé en Afrique. Adam est un auteur qui ne se place ni au centre ni devant le monde, il se poste plutôt au bord de celui-ci, comme on s'aventure au bord d'un gouffre, au risque d'y choir.
II est un écrivain tenté par l'immersion, que seules la lucidité et la volonté de rendre compte empêchent de s'engager pleinement dans le réel. Son œuvre est empreinte de cette proximité et de cette générosité.
Proximité: c'est l'attitude qui caractérise principalement son dernier roman qui est l'un de ses accomplissements les plus ambitieux. Il ne se penche pas, cette fois, sur des conflits en terre étrangère, mais sur ce corps social qui est le nôtre, et qui ne va pas bien. Il ne précise pas quel est son modèle, sans aller, comme Mertens, jusqu'à parler d'innommie, mais c'est pour mieux indiquer que cette Europe en train de se faire présente un peu partout les mêmes symptômes : elle est un brassage, certes, mais qui n'a rien d'apaisé ni d'apaisant. Toujours à la limite de la déflagration, ses composantes coexistent sans se tolérer, la tranquillité relative n'étant garantie que par une sécurité instituée qui empêche à la loi de la jungle de sévir.
Dans « Impasse de la renaissance», puisque tel est le beau titre de son nouveau roman, auquel il travaille apparemment depuis longtemps, puisqu'il en date la mise en chantier d'une année antérieure à la parution de son premier ouvrage, Adam fait à tout moment ressentir cette violence latente, qui sous-tend la vie quotidienne, affleurant comme un frémissement sous-cutané. A la manière d'un écrivain unanimiste, il concentre l'action dans un quartier de banlieue qui est comme un résumé d'humanité contemporaine : une solidarité de fait rassemble ces protagonistes, où de jeunes tagueurs se rassemblent par dérision en une Libre Académie, où des couples se font, se défont ou se refont en vertu de la subtile divination qu'a Adam des connivences profondes qui unissent les êtres par-delà les vicissitudes.
Cette communauté, le romancier la considère avec une clairvoyance parfois féroce, mais avec tendresse aussi, et c'est toute la richesse du livre, qui montre, certes, une humanité dansl'impasse, mais en constante recherche d'une renaissance. Il a, au fond, cette attention sans complaisance, cette objectivité sans froideur si caractéristiques de l'écrivain-médecin. Il en a même le vocabulaire, lorsqu'il nous dit que la ville s'est réveillée la bouche aigre, avec des ulcères torpides qui cicatrisent mal, un corps atone couvert de suées fades. Hormis les médicastres adeptes de la méthode Coué, ajoute-t-il, nul ne peut l'imaginer guérie. Adam, c'est le moins qu'on puisse dire, n'est pas adepte de la méthode Coué...
Et son volontarisme pudique fait que l'on s'attache à ses personnages : Martin qui est un peu son délégué, dont te courage renaît sans cesse de la lassitude, Claire l'artiste à la pureté bafouée par un monde où l'art aussi est contaminé par les marchandages, Agnès que la maladie tenaille, Gilles qui essaie de faire du journalisme le vecteur d'une parole juste. Mais ils sont innombrables, les acteurs de cette fresque prélevée dans notre problématique aujourd'hui, sur lequel Adam pose la loupe de son roman pour en faire apparaître mieux les dangers mais aussi les signaux qui pourraient nourrir une espérance.
Tout cela révèle une vigilance qui va jusqu'à reproduire, avec une précision rare, les parlers d'une collectivité en pleine mutation. Car l'auteur ne commet pas l'erreur de croire que les bouleversements ne se trahissent pas d'abord sur le plan culturel. Sa sensibilité, qui est extrême, n'ignore aucune de ces indications, presque imperceptibles quelquefois, mais qui en disent long sur ce qui nous attend.
Jacques De Decker, Le Soir.

Le métier d'homme.
Comment un homme fait-il son métier d'homme ? S'est-il ou non égaré ? A-t-il eu raison ou bien tort ? A-t-il été chanceux ou mal servi par le sort ? A-t-il des excuses ? Est-il à condamner ? Est-il lucide ou aveugle ? N'est-il pas à côté de la plaque, de ses pompes, n'est-il pas passé à côté de sa vie ? A-t-il vu du monde ce qu'il fallait en voir ? Connaît-il la moindre chose de l'état de la société dans laquelle il vit ? Ces questions — et beaucoup d'autres d'ailleurs — charpentent l'aventure humaine. Dans un roman comme L'Impasse de la Renaissance de Gérard Adam, elles n'induisent pas un flot de péripéties mais les contradictions, les cours et détours de la vie même. En somme, il s'agirait de traduire ce qui fait de chacun un velléitaire et un audacieux, un courageux et un lâche, le brillant acteur de son existence et un irréductible raté, proverbialement maladroit.
Militaire de carrière, Martin Daubier tra- verse une période particulièrement difficile. Sa femme l'a quitté ; il déprime, somatise, n'est soudain plus capable d'assumer sa profession dans la hiérarchie. Il connaît ces heures végétatives où l'on se voit sans désir, sans projet ni ambition. Il se prend à errer dans la ville, à s'y perdre même. Par deux fois, ses pas le conduisent près d'une rue, l'Impasse de la Renaissance, dont tous les habitants lui sont finalement présentés. En fait, c'est un « univers à des années-lumière du sien » qui s'offre à lui dans ce coin de la cité. Plusieurs couples y ont acheté de petites maisons délabrées qu'ils ont rénovées. Ils ne constituent pas à proprement parler une communauté, mais ils partagent une vie culturelle aux formes diverses et, chacun à sa mesure, certains engagements politiques et sociaux. Surtout, ils affectionnent les moments de convivialité, ils sont ouverts et à l'écoute des autres, apparemment sans chichi ni artifice. Sympathisant avec eux, Martin décide de s'installer Impasse de la Renaissance, dans le même temps que l'Armée le relègue à une fonction de « rond-de-cuir » à la « Commission Régionale d'Aptitude ». Peu à peu, le changement s'instille en lui ; insensiblement, Martin se reconstruit, trouve des repères nouveaux et acquiert sur les choses et les gens un regard plus distancié. Une connaissance en entraînant une autre, il est amené par une jeune assistante sociale à réviser son point de vue sur la population immigrée de la ville et ce, dans le contexte d'élections « municipales »  à venir, où le FPO, Front pour ['Occident, parti d'extrême
droite qui ne cesse de progresser dans les sondages, pourrait s'emparer de la « mairie ».
Quelle que soit la générosité d'intention — qui n'est pas discutable —, cette portée politique du roman paraît justement la moins convaincante. La raison en est la volonté de l'auteur de situer sa narration dans une sorte d'espace d'entre-deux à la fois proche et indéfinissable, reconnaissable par certains aspects mais ostensiblement flou par d'autres. Gérard Adam décrit une ville de province qui aurait l'ampleur et la densité d'une capitale, dans un pays qui n'est pas la France mais qui n'en semble guère éloigné — dans une Belgique jamais nommée, dans une Belgique abstraite et innommable. Dans ce nulle part paradoxal, le lecteur ne se sent jamais ni près ni loin de ce qu'il connaît, et la langue de l'écrivain reflète assez exactement cette ambiguïté : un jeune peut y obtenir « le bac », un « Charles Fouques dit le Foutriquet, président à vie du FPO » y devenir « maire » fasciste, mais les prostituées prennent place dans des « carrées », mais certaines descriptions et certains faits — comme la suppression précipitée du service militaire — sont parfaitement familiers.
Tentant de pratiquer, comme le préconisaient les écrivains du Groupe du Lundi dans les années 1930, le gommage et l'évitement des références locales, Gérard Adam souhaite donner à son propos une valeur universelle. Toutefois, il n'est pas sûr qu'à trop abstraire les contextes il n'en érode pas quelque peu la crédibilité — et, après tout, reçût-ellc symboliquement le même sigle que le parti de l'Autrichien Jorg Haider, l'extrême-droite n'en mérite pas moins, comme n'importe lequel des maux d'une société, d'être désignée pour ce qu'elle est.
Il y a moins de contorsions sans doute dans l'évocation sarcastique des milieux de l'art. Devenu l'amant de Claire, une peintre qui habite elle aussi l'Impasse, Martin se rend dans une galerie où celle-ci doit prochainement exposer. De ne rien comprendre à ce qu'il voit — de sinistres « monochrome(s » gris —, de n'en éprouver aucune émotion, il sait aussitôt que son amie, avec la modestie et la pureté qui caractérisent sa démarche, ne peut que se fourvoyer en lançant ses œuvres sur le marché de l'art. Mais il faut toute la virulence de Gilles, son voisin journaliste, pour que s'exprime avec des mots le sentiment d'être par avance floué, berné par une fumisterie : « ... l'art ne peut-être que subversif et les artistes des anarchistes. A force d'en explorer toutes les facettes, la ressemblance était devenue esclavage. Ils s'en sont affranchis. Plus question de substrat, il a fallu toucher l'invisible, ce qui exigeait l'adéquation immédiate du perçu et de son expression. Et comme, furieux de manquer tous les trains, les critiques se sont précipités dans la locomotive et ont poussé les manettes à fond, le nouveau, le jamais vu, est devenu le principal critère, et finalement l'unique. L'art a pris le mors aux dents, il s'est mis à courir après sa queue en perdant quelques poils à chaque tour, le discours sur l'œuvre a fini par supplanter l'œuvre elle-même».
Du reste, c'est dans la mise en situation d'un foisonnement de personnages que Gérard Adam s'avère le plus à l'aise, et de fait L'Impasse de la Renaissance comporte une impressionnante série de portraits tout en nuance et en humanité. Chacun a sa part d'ombre, semble nous dire l'écrivain, ses faiblesses et ses grandeurs ; chacun aussi doit mettre au jour une « voie » qui soit « la sienne ».
Laurent Robert, Le Carnet et les Instants.

Martin Daubier, un jour de pluie et de grisaille sur la ville et dans la tête, aboutit par hasard dans une impasse, quelques maisons autrefois occupées par des béguines mais à présent par une poignée d'habitants avec lesquels Martin va nouer connaissance. Sans se douter que sa vie va s'en trouver profondément changée, car commencent pour lui quête et questionnement, remise en question, retour aux sources... De périple en périple, de rencontre en rencontre - dont celle, capitale, d'un vieil ermite perdu dans les bois - Martin marche vers lui-même...
Nul doute que l'accompagne dans ce long cheminement une ombre qui lui ressemble comme un frère. On sait l'infatigable marcheur qu'est Gérard Adam et comme certainement il fait chaque jour sa manne de tout ce que peut offrir à un esprit attentif- et à un écrivain penseur... - le grouillement d'une grande ville. Écrit au fil de quinze années, de 1986 à 2001, l'Impasse de la Renaissance s'est à coup sûr enrichi du long questionnement métaphysique né de la marche et des rencontres, sans doute consigné dans un journal intime. Tout l'art consistait à le mouler dans une forme romanesque.
Qui mieux que l'auteur de "L'arbre blanc dans la forêt noire", de "La route est claire sur la Bosnie" ou de "La croisée des chemins" en était capable ?
France Bastia, La revue générale et Nos Lettres.

Martin Daubier est en pleine dérive: sa femme vient de le quitter, il ne deviendra jamais officier supérieur, il somatise ses échecs. Il promène son spleen dans un univers urbain saccagé et violent. Secoué par toutes les violences qu'une société peut
faire à l'homme, société que Gérad Adam excelle à décrire dans ses multiples contradictions. Au contact d'un ermite d'abord, d'une communauté bigarrée ensuite, il réapprivoise le genre humain et se réapprivoise. Lui qui était passablement solitaire découvre les richesses de la rencontre, de la vie collective, Muté à la Commission Régionale d'Aptitude, sorte de tribunal de l'administration militaire et médicale, il découvre des inadaptés et des marginaux qui lui montrent d'autres aspects de 'l'existence, qui lui indiquent la voie d'une renaissance. Face à la montée de l'extrême droite, la maladie d'une amie, la mission d'un ami à l'étranger et bien d'autres événements, il engage avec ses amis un combat contre la laideur, la bêtise, la brutalité. Il n'est pas étonnant que ce livre ait demandé dix ans d'écriture à son auteur car il intègre plusieurs aspects de la modernité dont il montre les récentes évolutions à travers l'expérience de l'homme Daubier-Adam.
Le Ligueur.

Etre au monde.
Gérard Adam est une des valeurs sûres de notre littérature (francophone de Belgique, comme on dit) et son roman, "L'Impasse de la Renaissance", une œuvre aboutie, généreuse et passionnante.
Quitté par son épouse, un officier de carrière perd pied. Mais un rayon de soleil vient éclairer sa déprime et lui donner à voir un univers insoupçonné : l'Impasse de la Renaissance. Les habitants y ont aménagé de vieilles demeures qui s'ouvrent à l'arrière, par de larges baies sur un jardin commun. Y règne une ambiance ravigotante et chaleureuse. Ces gens ne vivent pas reclus, non. Ils se battent ou se sont battus. Chacun sur son terrain : culturel, social ou politique. De quoi interpeller
un homme en déshérence, assis entre deux chaises, qui cherche à rebâtir sur ses ruines. Parviendront-ils à lui montrer "sa" voie ?
"Impasse de la Renaissance", c'est notre XXIème siècle vagissant qui se scrute dans le miroir de nos incertitudes. Notre quotidien "multiracial et pluriculturel". Notre désarroi d'hommes, de femmes entre deux mondes, l'un qui se perd et l'autre qui se cherche. L'un qui se déglingue, tagué, toyé, déjà sourd et presque aveugle, mais encore confortablement assis sur la grosse marmite à pression. Et l'autre qui tente de mélanger l'eau et l'huile, avec ce qui lui reste de ses idéaux perdus, de sa foi pulvérisée, de ses idéologies moribondes.
"Impasse" et "Renaissance", voilà bien deux mots qui se cognent. Qui ne ressent pas "l'impasse, perd et manque" dans ces moments où "rien ne va plus" ? Impasse aussi, parce que c'est elle qui laisse entrevoir l'existence d'un labyrinthe inouï et donc l'issue inespérée… Et renaissance. Quel Phénix renaîtra de ce qui tarde à pourrir et hésite à germer ? Jettera-t-on le bébé avec l'eau du bain ? On les sent bien, ces aspirations d'autant plus individualistes que le monde se déshumanise. On la garde encore au cœur, cette nostalgie des années d'or, rétifs que nous sommes à l'idée que désormais "rien ne sera plus jamais comme avant"…
D'un côté, la grisaille d'une mondialisation monochrome. De l'autre, les gribouillages multicolores à la Pollock d'un "melting pot" de fortune. Ici la violence, ouverte ou larvée, aveugle ou cynique, gratuite ou payante. Là, le découragement de ceux qui doivent garder les digues, lorsqu'ils entament leur dernière boîte de rustines. Là encore, les quelques âmes sincères qui tiennent bon, quitte à passer pour de naïves pauvres petites connes. Là enfin, l'ultime dignité des vaincus qui assument un destin dérisoire.
Bref : la société, atteinte de ce même mal qui ronge depuis longtemps le monde de l'art où "le discours sur l'œuvre a fini par supplanter l'œuvre elle-même". Moins on y voit clair et plus on prétend savoir. A preuve, ce tic de langage à la mode : "il faut savoir que…" succédant à cet autre, encore à moitié lucide mais déjà myope "c'est quelque part parce que…" On se gargarise de mots (management, flexibilité, synergies, intégration) en feignant d'oublier que le mot n'est pas la chose.
Mais n'allez pas déprimer à votre tour. Car il fait bon vivre dans l'impasse de la Renaissance. On y vit en couleurs. Et si les bourrasques du dehors y entrent, elles ne parviennent jamais à souffler cette flamme éternelle qui fait de nous des "frères humains". Il faut lire Gérard Adam. Pour son humanisme lucide.
Persée, Critiqueslibres.com