Mama-la-mort
Luce Wilquin
Dour et Lausanne, 1994
ISBN 2-88253-044-7
192 pages

Œuvre de couverture:
Monique Thomassettie,
"La mort-chenille",
huile sur toile, 1990.


Bouton
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MAMA-LA-MORT ET MONSIEUR X



Un médecin déboussolé, chassé de son paradis terrestre par une guerre civile, végète dans un service de gériatrie obsolète et traîne sa nostalgie et ses sarcasmes à travers la cité. Face à lui, monsieur X, l'éternel rival et la mauvaise conscience, venu le narguer jusque sur son lit de mort.
Ou peut-être le remettre sur la voie ?


EXTRAITS

Avant de rentrer pour une sieste qui me permettra, le soir venu, de garder les yeux ouverts devant quelque navet télévisé, je m'offre une couple d'heures dans la vieille ville. Selon les dépliants de l'Office Touristique, le cœur palpitant de notre cité ! Or, si je m'y sens relativement bien, c'est qu'au contraire elle n'a plus rien de ce « chez nous » qui m'horripile, envahie qu'elle est de groupes nippons ou américains, avec ses pizzerias, ses Mac Donald’s, ses oriental fast-foods lovés dans les demeures historiques.
Chaque jour, j'y joue les vacanciers, à lécher les vitrines de fausses antiquités, à me fondre aux hordes cosmopolites qui déambulent, guide en mains et reflex en sautoir. J'y photographie avec leur propre Nikon de pleins harems d'Asiatiques vêtues comme des Iroquoises, dont les faces à mon signal se figent, hiératiquement niaises. Puis au long des venelles tortueuses, d'église gothique en statue équestre, de musée du folklore en atelier de dentellière, je suis le sillage de leur babil émerveillé. J'entre après elles chez un marchand de souvenirs. Frôlant leurs laines, leurs soies artificielles ou le plastique de leurs cirés, je palpe des poupées folkloriques made in Macao, les mêmes qu'à Bruges, Athènes ou Florence, avec dans le nez les parfums, les laques, les sueurs d'autres mondes. Je les écoute se gorger de superlatifs dans une de ces galeries qui exposent leurs aquarelles interchangeables, la cathédrale et l'hôtel de ville avec leur chantilly de nuages, ou, pour les audacieux, des abstractions léchées, mauves, lilas ou roses, parmi lesquelles planent des nudités désincarnées, un oiseau perché sur l'épaule. Je m'enquiers des prix, loue, compare, hésite, promets de réfléchir. Les galeristes me connaissent, aucun n'est dupe, mais on joue le jeu, amorce pour d'autres clients. Quand enfin, pour reposer leurs jambes lasses, leurs pieds endoloris, elles s'offrent une de ces bières artisanales fleurons de nos brasseries industrielles, je m'accorde un thé à la terrasse d'un bistrot millésimé, aux Dix-huit Bourgeois, au Guy de Faucreuse, illustres personnages dont seuls les touristes savent encore l'histoire, ou plus souvent à l'intérieur, lorsque la pluie étale ses coulées de suie sur les façades renaissance ravalées à grands frais.
Elle me décochent de resplendissants sourires, je suis pour elles un de ces innombrables visages sympathiques et anonymes, comme l'étaient pour moi ceux des Noirs aux premiers jours de Bata-Bemba, comme le sont restés ceux de Khajuraho, San Cristobal, ou Bogota. Martelant le brouhaha polyglotte, des haut-parleurs assènent les indigestes vibrations de basses répétitives, les cymbales sans imagination de groupes que je ne connais plus, identiques dans tous les bars sous toutes les latitudes ; et encore, quand ce n'est pas Iglesias ! Je rêve aux pancakes de Belize-City, à cet après-midi d'enivrante solitude, dans l'hôtel-palais du lac d'Udaïpur, étendu sur le marbre de la cour intérieure à contempler les lotus du bassin, à ce motel d'Antigua tenu par des hippies américains tellement camés que je n'ai jamais pu les réveiller pour payer ma note…

*
*   *

Dans le métro à moitié vide, je repense au PET-scan. Je n'avais plus mis les pieds depuis vingt ans dans un service universitaire, et je me sentais aussi perdu que n'importe quel malade devant ces écrans, ces plexiglas, ces tableaux de bords étincelant de chromes, de cadrans, de boutons, de lumières clignotantes, cette impression d'ordre étranger à la vie, mais qui peut décider de la vôtre. L'assistante, une Asiatique d'à peine trente ans, affichait la bienveillance détachée de celle qui sait; et moi qui en ai quarante-cinq, j'étais un enfant égaré dans cet univers de grandes personnes.
A côté de moi, mon sphinx impénétrable dans son fauteuil roulant. Je crois que j'ai puisé en lui la force de bluffer. Une technicienne et un infirmier l'ont emmené. La docte consœur m'a conduit devant un hublot, et tandis qu'on le coiffait d'un casque de cosmonaute, qu'on lui plaçait une perfusion, devenue subitement loquace, manipulant ses boutons, s'interrompant pour de brèves instructions dans l'interphone, elle s'est mise à m'expliquer l'examen en termes pour moi d'autant plus ésotériques qu'elle les débitait avec la diction éclatante d'une Garde-Rouge scandant son Mao.
J'ai tout de même compris qu'on lui faisait inhaler une substance radioactive, qui allait diffuser dans le cerveau puis s'éliminer d'autant plus rapidement de chaque site que celui-ci serait actif. Il suffirait donc d'établir la carte de décroissance de cette radioactivité pour estimer le degré de fonctionnement des divers sites. En présentant à monsieur X des stimulations variées, on allait tenter d'établir quelles perceptions lui restaient du monde extérieur, et quelles représentations intellectuelles, quelles stimulations émotionnelles, ces perceptions pouvaient encore induire.
«Par exemple, on va lui projeter l'image d'une vache et d'une bouteille de lait. Selon la succession des zones cérébrales activées, on saura dans quelle mesure il établit une association rationnelle entre les deux, et s'il anticipe encore la saveur du lait, voire, si l'évocation de la nutrition maternelle réveille en lui des émotions de la première enfance…»
Il en perlait les larmes aux coins des yeux bridés.
Bref, cette maudite machine allait fouiller le cerveau de mon sphinx pour lui extorquer son énigme. Œdipe électronique! Voilà ce qu'a fait des mythes notre saleté de civilisation!
Mon air le plus narquois n'impressionnait pas le moins du monde ma jaune Béatrice, qui m'entraînait sans se retourner dans son enfer technologique. Et petit à petit, à mon cœur défendant, elle a fini par me captiver. Tandis qu'elle commentait les coupes affichées à l'écran, j'y voyais en superposition le reflet de sa face, grande-prêtresse fascinante devant l'autel de sa console. Et son prêche m'a touché; je me suis rappelé qu'éternelle girouette, j'avais longuement hésité entre la recherche scientifique et l'assistance au Tiers-Monde, choix difficile entre Schweitzer et Pasteur, l'un ou l'autre n'étant dans ma tête qu'un passage obligé vers le Proust qui se révélerait un jour…
Mais lorsque j'ai suggéré qu'elle me présente à monsieur X en même temps qu'une équation du second degré, son débit est retombé aussi sec. Elle m'a tancé d'un regard plus scandalisé que si je l'avais menacée des derniers outrages, et la survenue claironnante de Trucmuche, la dévotion qu'elle s'est empressée de lui manifester, comme s'il était son Dieu unique et terrifiant, m'a ôté toute envie d'expliquer ma boutade.
Vers quels abîmes roule la science, conduite par si pédants mentors?
Je les ai laissés à leurs cartes de couleurs, potaches devant un atlas imaginant le vaste monde, et j'ai récupéré mon sphinx au cerveau radio-actif, plus indifférent que jamais au cours ordinaire du siècle.
Indifférent, mais lorsque je me suis penché pour aider un brancardier à l'étendre sur la civière, la petite lueur brillait au fond des prunelles!




Les stations de métro sont les "stations (d'un) insignifiant chemin de croix vers un Golgotha quotidien, sans autre Véronique ou Simon de Cyrène que l'autodérision !" Entrée en matière un peu dramatique si, justement, il n'y avait l'autodérision. Le parcours en métro, deux fois par jour, Simon Prouvost se le tape ; mais la « navette » n'est pas neutre. Traversée quotidienne du présent, elle déroule par flashes successifs les images diverses d'une société : graffitis, lacérations, vandalisme, mendicité, voyageurs indifférents ou revêches, anonymat. On ne s'ennuie pas pour autant. En cours de route, l'auteur croque des portraits sur le vif : "II y a ceux de tous les jours, puis les égarés d'un matin comme ces deux boy-scouts au sourire brave, chapeau de Baden-Powell mais jeans en guise de short, qui ont posé leur sac à dos sur les pieds d'une moukère, et se confondent en excuses qu'elle dédaigne du plus profond de ses voiles". Ainsi le ton est donné : faussement badin, avec une pointe d'agressivité, mais pas vraiment malveillant.
Tout passager est un mystère en soi. Ainsi, qui est exactement Nayla ? Simon, par vacuité, essaiera de le savoir. Une quête qui ne mène à rien : "Cette fille au fond m'indiffère (...) tous mes . manèges ne sont qu'exorcismes contre le temps". Pour finir, Nayla, la Levantine, se réduira au personnage d'un conte de mille et une nuits, et Simon ne prendra plus le même métro qu'elle. Que les contes ne viennent pas embrouiller nos vies !
Au fond, Christiane n'a rien à craindre de Nayla. Christiane, c'est la compagne de Simon. Une liaison qui dure depuis quatre ans, faite de tendresse et d'intérêts communs, au sens noble du terme, mais qui se délite. Comment dire qu'on aime alors qu'on est à la recherche de soi-même et que l'angoisse du temps vous obsède, que Mama-la-mort vous court après, qu'un passé heureux semble avoir épuisé votre aptitude au bonheur ?
Christiane est free-lance et travaille pour un hebdomadaire féminin. Elle, qui voudrait « écrire vrai » se heurte à un monde pétri d'artifice. L'occasion pour Gérard Adam de se livrer à une satire de la publicité qui « cible » les besoins féminins : "... La confection d'un gâteau light pour enfants super épanouis, une lessive plus douce que la mousse et ralliez-vous au panache de mes tampons vaginaux ou de mes serviettes super adhésives en fonction des rentrées publicitaires". Christiane a fort à faire pour aider Simon à être heureux. Il est médecin dans un hôpital où l'expérience qu'il a acquise en Afrique ne lui est pas de grande utilité : sans diplôme approprié, on l'a confiné dans la salle 13 de la section de gérontologie, ultime refuge des vieillards qui n'ont plus rien à espérer. Il y est en butte aux avanies du médecin chef, le savant professeur de neurologie Truckens devant qui tout le monde courbe l'échine. Vient-il à avaler de travers, "tandis que de plusieurs tables ont se précipite, il arrête d'un geste irrité cet empressement à lui sauver la vie". Simon finira par recevoir son préavis, mais i garde un ami : un chien tei- gneux qui erre aux abords de l'hôpital.
Voilà pour le présent. Mais les souvenirs à l'affût n'envahissent pas seulement les temps morts du métro, ils s'insinuent partout. Dès la première rencontre avec Christiane, ils troublent la rela- tion qui s'ébauche : "Plus je parlais, plus mes yeux se dessillaient, plus effleurait une souffrance dont je m'ignorais perclus". La nostalgie inspire des évocations qui sont des pages d'anthologie. Que peut Christiane contre le fantôme de Prince Doudou, le chanteur noir qui fut l'ami de Simon, et qui chantait : "Pardonne-moi, Sylvie, Mama-la-mort   me   court après" ? Marna a rattrapé Doudou. Ne nous rattrape-t-elle pas tous un jour et nous laissera-t-elle le temps d'être nous-mêmes ? Se sauver par l'écriture, "n'étant de toute façon ni Proust, ni Pasteur, ni Schweizer..." ? Mais Simon n 'arrive pas à bout de la nouvelle qu'il est en train d'écrire.
Entretemps s'est échoué dans la salle 13 un revenant inattendu : Romain Hickx, qui fut, sous le nom de Monsieur X, le professeur de mathématiques de Simon et la cible de sa première révolte. Que reste-f-il du "vieux tyran", qui "avait pour lui son prestige, son indéniable dévouement, cette réussite à laquelle, de gré ou de force, il portait ses protégés". Il a été déposé dans un lit pour mourir. Mais comment échapper à cette lueur vacillante au fond de son regard, semblable "à une étoile au fond d'un puits..." ? Devant cet ancien élève qui en est encore à se chercher, Monsieur X sera-t-il jusqu'au bout un juge intransigeant ?
Enfin, il y a, décrite avec une précision clinique, cette pancréatite qui détruit le narrateur. Une crise le terrassera au moment même où Monsieur X rendra son dernier souffle. Il en revient, mais il sait que le mal continuera à le ronger. Comme perspective, "j'aurai à vivre en émigré, arraché à ces paysages où je ne suis pas né, que pourtant j'ai reconnus miens". On se demande si elle ne fausse pas un peu le jeu, cette pancréatite, s'il aurait suffi qu'elle épargne le narrateur pour que son problème existentiel en soit fondamentalement changé.
En reconstituant ce puzzle, l'auteur a composé un récit qui est avant tout celui d'un tâtonnement intérieur. Mais jamais ce récit ne sombre dans la monotonie, grâce à la diversité des épisodes, l'acuité du regard porté sur la société, les institutions, les mœurs, les rapports humains, grâce aussi à une écriture à la fois spontanée et maîtrisée qui va de la phrase classique à des passages style polar et aux tournures aphoristiques.
L'humour, parfois sarcastique, occulte mal le désespoir. Mais le narrateur ayant réglé ses comptes envers lui-même avec l'aide, peut-être, de Monsieur X, et une fois détruite la bande enregistreuse des chansons de Doudou, il semble qu'enfin Christiane remportera... Car Gérard Adam n'aime pas abandonner ses personnages en chemin.
Roger Cantraine, Le Peuple.

L'accomplissement
Dans le « climat pisseux de ce pays merdeux », un médecin se laisse gagner par la déprime. Ne croiser que des profils veules dans le métro — il est l'uniqne médecin de son hôpital à ne pas avoir d'auto —, accompagner des vieillards dans leurs derniers moments, avoir pour compagnon de misère et de solitude un chien atteint par la teigne, supporter les vexations et les mesquineries de son supérieur, enfin, partager les soucis professionnels de sa femme, rédactrice free-lance dans un magazine féminin : ce Golgotha personnel et quotidien ne lui donne qu'un goût amer de vacuité et de désillusion. Pour s'en évader, il replonge dans ses souvenirs d'Afrique, ou il fut coopérant, — les chansons de Prince Doudou adressées à Mama-la-Mort, la plage aux hippopotames, les safaris... Deux figures muettes vont le sortir cependant de cette léthargie. Romain Hickx. son ancien professeur de mathématiques, dont il détestait farouchement le prosélytisme triomphant, aujourd'hui trappe d'apoplexie, occupant le box 13 de la salle dont il a la charge : vient-il le narguer jusque sur son lit de mort ? Et cette fille au regard absent, retiré comme le sien dans on ne sait quel ailleurs, et qu'il rencontre quotidiennement dans le métro — par quel lien secret et silencieux peut-il espérer la rattacher à lui ? Difficile de résumer ce roman ou il se passe beaucoup de choses sans qu'aucune ne se détache particulièrement. On suit le narrateur dans le quotidien immédiat, on voit venir avec lui tout ce qui occupe la vie, des restes futiles aux pensées existentielles, entremêlées comme elles le sont toujours, sans ordre et pourtant sans hasard. Il faut sans doute pour créer une telle impression une grande maîtrise de la narration intérieure. Et Gérard Adam a su la doter d'une voix singulièrement émouvante.
Empreinte de cynisme vis-a-vis des autres et de dérision sur elle-même, à la fois grandiloquente et pudique, bouffonne et tendre (par exemple, devant une infirmière en rogne, elle se veut caressant « le sein dans le sens du lait » !), cette voix qui dit « je » dévoile sans avoir recours à l'explication ses aspirations manquées et sa désillusion. Sorte d'inspecteur Canardo, de Roquentin sentimental, personnage sorti d'un film de Téchiné ou de Sautet, ce narrateur-médecin, dont les expériences coïncident avec celles que nous connaissons de l'auteur, s'inquiète en outre de la nécessité et de l'envie d'écrire. Il nous confie qu'il a publié, il y a déjà longtemps, une nouvelle, bouteille qu'il a jetée a la mer mais que la marée aura refoulé sur son île. Maintenant que tout part en désuétude, l'écriture le taraude à nouveau, et l'on pressent que le récit qui est en train de se lire est une forme de réponse et de preuve à ses interrogations. Qu'en penser ? l.e narrateur sent bien qu'il n'est pas Proust et se console en se disant que pour un Proust il faut mille auteurs qui ne passeront pas à la postérité. Toutefois, il n'est pas que la postérité qui importe. Le lecteur aime à ce qu'on le prenne, lui aussi, comme un interlocuteur silencieux et intime, révélateur de qui cherche à s'accomplir.
Sémir Badir, Le Carnet et les Instants.

Gérard Adam face à la grande question de la vie.
Il est des sujets auxquels un romancier ne peut s'attaquer qu'en pleine possession de ses moyens, parce qu'ils mettent en jeu l'essentiel de ce qui constitue l'homme. On a vite fait de les nommer : la vie, la mort, l'amour, mais on en fait le tour beaucoup moins aisément et la littérature ne cesse de s'y frotter avec des bonheurs divers. Heureusement pour lui comme pour nous, c'est un Gérard Adam avec de l'audace et du talent qui, dans « Mama-la Mort et Monsieur X », tourne autour de ces thèmes par l'intermédiaire d'un personnage qui, médecin comme lui, est contraint par sa profession de regarder en face les moments les plus difficiles. Peut-être faut-il voir d'ailleurs, dans la grande tradition de la littérature produite par des médecins, une sorte de prolongement naturel d'une activité déjà soumise à la confrontation avec la mort.
Le narrateur de son nouveau roman a vécu et travaillé en Afrique. Il en a ramené l'amitié d'un musicien qui, venu plus tard en Europe, y est mort du sida mais laisse cette chanson lancinante dont les paroles rythment, de loin en loin, le roman :
Eeeh, Mama-la-Mort,
Mama-la-Mort, Eeeh
Eeeh, Mama-la-Mort,
Mama-la-Mort, Eeeh
Pourquoi tu m'cours après, dis ?
Vraiment, tu t'donnes trop d'mal,
J'tai rien demandé, moi !
Non ! Non ! Non !
II en a ramené aussi un pancréas en triste état qui le laisse parfois groggy, boxeur à qui la vie aurait asséné des sales coups, ceux qui touchent en laissant des traces. Et le voilà, ayant plus ou moins abandonné ses rêves d'écriture, relégué dans la salle 13 d'un hôpital, la salle où on accueille les malades pour lesquels la médecine a renoncé aux miracles. Sa vie se passe entre le couple qu'il forme, sans trop de conviction, avec Christiane, et le lieu où finissent les femmes et les hommes en situation désespérée.
Un jour débarque là un patient, un de plus, mais celui ci a quelque chose de particulier : il s'ap- pelle Romain Hickx, dit « Monsieur X », et il fut au cours des études du narrateur une sorte de démiurge sombre. Cet homme qui avait quelque chose d'éternel, d'immuable, le voici lui aussi abattu. Le corps à bout de souffle du vieillard tend au médecin un miroir dans lequel il se découvre lui aussi presque laminé par les cataclysmes de l'existence.
Tout le roman hésite, comme on peut le faire lors de moments-clés dans une vie, entre des sentiments contradictoires. Tantôt une petite lumière permet de croire que le tunnel n'est pas sans tin, tantôt on s'enfonce dans le désespoir le plus sombre.
Ce qui manquait peut être à d'autres livres de Gérard Adam, la chair et le sang, le souffle et la voix intérieure d'un être humain, on le rencontre ici avec une force étonnante, qui convainc d'emblée et retient le lecteur jusqu'au terme du roman.
Il faut dire que l'auteur de « Mama-la-Mort et Monsieur X » semble avoir mis un soin infini à poser les repères qui nous donnent l'illusion du réel. Le sens du détail est poussé avec acuité jusqu'à nous envahir et nous donner l'impression de vivre dans le même décor que le personnage. Cette jeune fille aperçue dans le métro, la jeune Nayla dont la silhouette se précise petit à petit, nous avons aussi la certitude de l'avoir déjà vue, d'avoir été happé par ses yeux profonds qui observent s'agiter le monde avec une hauteur qui est presque du dédain. Cette ville qui ne ressemble à aucune autre, les pistes étant soigneusement brouillées, elle pourrait être la nôtre. Et, au bout du compte, nous endossons même le passé du personnage, dans le même geste où nous acceptons son destin.
C'est un beau livre, sans concessions à la facilité, et qui se lit pourtant aussi facilement que se regarde un film bien construit, que nous donne là Gérard Adam. Son plus abouti, sans doute, où il prouve qu'il possède les moyens nécessaires à la construction d'une oeuvre et que son prix NCR, en 1989, n'était pas usurpé. Au moins ne doit-il pas, lui, s'interroger sur son destin d'écrivain comme le fait son narrateur.
Pierre Maury, Le Soir

A mettre dans les mains de ceux qui alignent les mots pour colmater le vide.
Anita Nardon, Saison

Une sorte de « Voyage au bout de la nuit » imprégné de la nostalgie de l’Afrique.
Jean Mergeai, Vers l'Avenir

Le plus autobiographique de ses romans (…) qui permettent de naviguer entre deux univers tout à fait différents. Avec bonheur.
Paris-Match

Paris-Match-01
Paris-Match a consacré une page à "Mama-la-Mort et Monsieur X"