MESS
La Longue-Vue
Bruxelles, 1991
ISBN 2-87121-037-3
168 pages


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bibiographie







LE MESS DES OFFICIERS
   

Isolé pour six semaines dans un camp d'exercices au cours d'un automne glacial, un médecin-militaire, las de suer sang et eau sur la composition de son troisième roman et blessé par les refus successifs que lui opposent les éditeurs, décide d'écrire d'abord des récits inspirés du moment présent, sa vie d'officier en période de manœuvres, qui partage son temps entre l'exercice sur le terrain, les permanences dans une chambre humide et les conversations à bâtons-rompus au mess des officiers, autour d'une bière généreuse.
Des récits qui se passent aux quatre coins du monde et parlent toutes d'amitié, de solitude et d'une puissante joie de vivre. En pleine crise du Golfe, de hauts gradés d'une armée foncièrement pacifique évoquent les risques d'une troisième guerre mondiale et des souvenirs personnels, parfois incongrus mais toujours émouvants, avec une largeur de vue surprenante.


L'édition originale est toujours disponible
aux éditions MOLS
 Tienne de la Petite Bilande, 67
1300 Wavre - Belgique




EXTRAITS

Dans le mess de je ne me souviens plus quel régiment français, le qualificatif « rouge » est réservé à deux concepts : le sang des martyrs et les lèvres de la bien-aimée. Toute autre mention de cette couleur impose le vocable « bleu cerise », qui oblige les nouveaux venus à une gymnastique mentale génératrice de fausses indignations, de vrais éclats de rire, et d'abondantes tournées sanctionnant les distraits. Nous ignorons ce genre de tradition ; sans doute n'avons-nous pas besoin de prétexte pour offrir à boire à la régalade, hormis la poussière des champs de manœuvre et le plaisir de trinquer ensemble.
Aussi nos mess perdent-ils en panache ce qu'ils gagnent en convivialité. Les soirées s'y passent à narrer les incidents du jour, parfois à évoquer des souvenirs, surtout s'ils ont trait à des épisodes biscornus dont les échos ont fait le tour des popotes. Et d'autant plus, bien sûr, que les héros de ces épisodes se sont élevés dans la hiérarchie, l'irritant défaut d'un sous-lieutenant devenant avec l'âge l'originalité d'un général, qui lui fait décerner, avec un trémolo dans la voix, la dignité de « chef ». « Untel, aaah, c'est (ou, moins compromettant, c'était) un chef ! » C'était un chef, parce qu'il se promenait avec une cravache en guise de stick, qu'il faisait coudre des revers amarante aux manchettes de son battle-dress, ou que, d'un grognement, il savait couper court aux discutailleries de ses adjoints.
Bref, ce soir, le major Labourdelle (Pierre-Louis, dit Pirlouit), le commandant Vercammen, et moi-même pour ne pas déparer l'unanime enthousiasme, avons proclamé d'un seul cœur, levant bien haut nos verres, que « Le Gusse », vraiment, était « un chef ». Le général Durieux, « le Gusse » pour tous ceux qui l'ont approché, vient de partir à la retraite sans conduire d'autre bataille que sur les cartes d'état-major, et nul ne saura jamais comment il se serait comporté à Verdun, Austerlitz, ou dans les sables du Koweït. Le Gusse est donc un chef par contumace ! Dans quelles Sargasses a dérivé la conversation avant de s'échouer sur lui ? Nous dénigrions comme toujours le matériel militaire et, du temps où le Gusse n'était encore que colonel, Vercammen fut son adjoint dans un des innombrables bureaux d'étude où l'on soumet à la torture dix modèles de jeeps, de fusils ou de caleçons, pour désigner le meilleur que de toute façon les politiciens s'empresseront de ne pas choisir.
Un jour de froide colère, à propos de je ne sais quel aberrant contrat, le Gusse a explosé en public. Un journaliste d'opposition traînait son ennui dans la même réception ; l'actualité du jour manquant singulièrement de relief, l'indignation du colonel s'est ainsi étalée en première page dans l'organe de ce même parti qui, lorsqu'il partageait la manne du pouvoir, nous a fait acquérir des montagnes de l'actuelle bottine, cet instrument de torture pour les chevilles de nos fantassins. Menacé des foudres ministérielles, dégradation, mise à la retraite anticipée, ou à tout le moins mutation immédiate vers le rideau de fer -ce qui, en bonne logique, ne devrait pas constituer une punition pour un homme de guerre-, il n'a dû son salut qu'à la énième chute du gouvernement -sur les Fourons, on n'imagine pas un contrat militaire faire tomber un cabinet- et à une interminable crise qui, débouchant sur un renversement des alliances, a valu au Gusse une seconde barrette qu'il n'espérait pas, la réputation de général engagé politiquement, et, dans les papotages de mess, le prestige d'un « chef » osant clamer bien haut ce qu'on pensait tout bas.

*
*   *

Qu'est-ce au fond qu'un artiste ? Un être d'une réceptivité hors du commun ; les relations cachées entre les êtres, entre les âmes, les réseaux de souffrances, les phénomènes impalpables, résonnent sur son cristal, qui restitue en chant ces résonances. Il s'imagine construire un monde, mais c'est un monde invisible qui se révèle à travers lui. A Udaïpur, Monique avait sympathisé avec un peintre de batiks ; elle avait passé plusieurs jours dans son atelier, tandis que je discutais avec le beau-père, fondateur d'œuvres sociales auxquelles il vouait sa retraite. Impressionnée par cet homme, qui avait étudié l'art occidental chez des missionnaires, consacré des années aux peintures d'Ajanta, et représentait Jésus comme un avatar de Krishna, ou l'inverse, Monique avait qualifié ses œuvres de « créations artistiques ». Il a pris un air sévère et pointé l'index vers le ciel : « Only God is a creator ! ». Il ne posait pas. Ce qu'il appelait Dieu, faute de vocabulaire, est bien la seule puissance créatrice ; l’esthetique de cette création, l’artiste se contentait de les révéler, à Dieu d'abord, et accessoirement aux hommes qui le nourrissaient pour l'en remercier.
Il est vrai qu'il ne nous reste rien de Phidias ! Rien non plus de Socrate, et pourtant nous serions autres sans eux. Dans un avenir que je pressens proche, il ne restera rien d'un Voltaire ni d'un Gorki, ces êtres-foyers des rayons portant les deux révolutions qui ont façonné notre ère, sans toutefois en bannir l’injustice. Et l'injustice suscite la révolte, ainsi que la maladie suscite dans un organisme une batterie de réactions douloureuses qui tendent à rétablir l'équilibre. Mais lorsque la perturbation est trop profonde, ces adaptations elles-mêmes deviennent néfastes, et l'organisme se rue vers le déséquilibre fatal. La dernière de ces réactions est souvent une intense sécrétion de morphines internes, qui paralysent le corps, anesthésient l'angoisse et précipitent le patient dans la mort en donnant à son entourage l'illusion d'un mieux.
N'en sommes-nous pas là ? L'indigence matérielle avait suscité d'une part le communisme, de l'autre la course à la production. L'indigence humaniste du communisme, l'indigence spirituelle de l'abondance, leur commune indigence morale et esthétique, suscitent aujourd'hui l'exhumation de valeurs d'un autre âge, crispées dans leur inadéquation ; les vieilles croyances se font tirer les rides, teignent leur chevelure, éblouissent par les paillettes de leurs nouvelles robes, d'argent la pseudo tolérance et d'or le fanatisme.
Jamais n'a été si pressant le besoin d'une révolution intérieure, d'une remise en cause radicale des illusions, surtout, dernière en date, du gaspillage comme rempart contre l'angoisse et affirmation de sa propre valeur. Mais voilà, un nouveau Voltaire, un nouveau Gorki, se lèveraient-ils, que nous ignorerions jusqu'à leur existence. Votre roman, monsieur Gorki, est misérabiliste ! Votre pamphlet, monsieur Voltaire, ne manque pas de qualités, mais il ne correspond pas à ce que nous recherchons actuellement pour nos publications ! Les opprimés du tsarisme souffraient ; les opprimés de la monarchie française souffraient ; les opprimés de la fuite technologique ne savent pas qu'ils souffrent : l'opulence matérielle, ou l'avidité ressentie à sa vue, sont pareilles aux morphines internes de la dernière heure. Les rois de France ne pouvaient pas étouffer Voltaire, les tsars ne pouvaient pas étouffer Gorki : les hommes de ces époques ressentaient dans leur chair, dans leur esprit, ce que leurs artistes révélaient. Les gouvernants anonymes d'aujourd'hui n'ont même plus à étouffer ceux qui représentent aux malades les risques de la morphine, et s'entendent répondre un seul cri : de la morphine encore, de la morphine toujours !





Le Mess des officiers ne fait que déplacer le Café du Commerce chez des consommateurs en uniforme, tout aussi désireux que leurs homologues civils de refaire le monde à coups de certitudes, devant une trappiste. Ce ne sont que considérations prévisibles sur la société, le progrès, le bonheur, le retour du spirituel, etc. Parfois, une phrase s'envole, mais elle est là comme par accident.
Pierre Maury, Le Soir

Que de cerveaux enchifrenés perdent leur temps en pensées futiles! N'y a-t-il de véritable originalité qu'intérieure? Toute spiritualité est vécue comme un ébranlement, mais elle s'accomplit dans l'immobilité, c'est à dire au niveau du moyeu de la roue, d'où l'on cesse de n'avoir sur les phénomènes de la vie qu'une vision superficielle, sinon partiale. Tout cela sent à plein nez Confucius.
Jos Beur, Vers l'Avenir.

Mais heureusement aussi

Un livre passionnant, plein d'humanité, de tolérance, de dignité (…)
Gérard Adam nous donne de la vie militaire une image très différente des traditionnelles plaisanteries à ce sujet, même s'il ne manque pas d'un certain humour, un peu gris, un peu grinçant (...)
Les personnages ont leurs défauts, mais pas les ridicules dont on a coutume d'accabler les militaires. Ils apparaissent comme des êtres dignes, capables de plaisanter certes, mais aussi de discuter de problèmes éthiques, voire métaphysiques (...)
Anne-Marie La Fère, RTBF-3.

Un livre très intéressant, difficilement classable, où se mêlent des atmosphères, des récits, de la philosophie, et qui nous présente le milieu des officiers sous un jour tout à fait surprenant pour les non-initiés
Françoise Palange - RTBF télé - Les infos de 13 heures

Le Mess des Officiers
de Gérard Adam apparaît vite comme un livre essentiel tant la finesse d'observation, le style classique et d'une économie étonnante, l'humour acerbe parfois, font bon ménage avec un ton de moraliste si ce n'est de philosophe.
Gérard Adam est médecin militaire (…). Son talent reconnu au-delà de nos frontières ne lui a pas été sa magnifique liberté de ton. Il écrit juste, Gérard Adam, c'est-à-dire, sans marquer l'excès qui nuit à la véracité d'un récit et à son charme.
Les treize nouvelles parues récemment sous le titre « Le mess des officiers » sont toutes traversées de cette même électricité "statique". On les lit et on est secoué d'un léger frisson comme pourrait le provoquer le passage d'un courant naturel mais à haute concentration. Ironie, compassion pour 1a commune humanité, réflexions impertinentes même, tout concourt à faire du livre de Gérard Adam un livre qu'on lit avec le sourire aux lèvres et l'esprit en éveil. C'est chose suffisamment rare
pour être soulignée.
Daniel Simon, Le Généraliste.

Ces « nouvelles », comme les appelle Gérard Adam, sont en fait plutôt des méditations, des récits de souvenirs personnels, de rencontres et de voyages, ainsi que des réflexions sur la vie militaire, à laquelle la proximité menaçante de la Guerre du Golfe sert de toile de fond. On y constate, une fois encore, que les frimas d'un hiver vécu dans l'isolement d'une région lointaine sont propices à faire naître, chez les militaires, des pensers où la morosité le dispute à la profondeur. Ne dit-on pas que c'est sur un « poêle » de campagne, à la faveur d'un long hiver d'inaction, que Descartes jeta les bases de son « Discours de la Méthode » ?
Toute proportion gardée, l'isolement des manœuvres dans les « plateaux de l'Est » produiront un effet du même ordre sur l'auteur du « Mess des officiers ». La chaleur du mess, la compagnie de quelques confrères à la morosité souriante et la perspective de lever convivialement quelques savoureuses « Trappistes » feront le reste: ambiance frileuse, atmosphère de déréliction et de désenchantement, une chaleur humaine qui dissimule mal les frustrations d'un corps social incompris. Une plongée fictive (mais l'est-elle vraiment ?) dans les états d'âme de militaires de bonne volonté (…)
René Begon, La Wallonie

On lui doit l'un des romans les plus beaux, les plus véridiques, les plus puissants qu'ait inspiré le Zaïre d'après l'indépendance (…)
Les mêmes personnages apparaissent dans plusieurs textes. Ils sont bien typés. Leurs défauts ne nous sont pas cachés, pas davantage que certaines insuffisances de la Grande Muette. Mais combien Gérard Adam a-t-il raison de s'en prendre à certain antimilitarisme primaire répétant de vieux poncifs usés en toute méconnaissance de cause. C'est qu'il l'aime son métier, en dépit des déboires qu'il a connus et aussi de la rude épreuve des marches forcées à travers la nuit hostile. (…) En 1978, il a accompagné les paras qui menaient une opération humanitaire. L'horreur, il sait d'expérience ce que c'est. Il a lutté contre les pires souffrances. Or, c'est sans pathos qu'il évoque cette aventure dont il a gardé la nostalgie. (…) Mais attention ! Ce personnage a sa secrète faiblesse qui nous est révélée (…)
Jean Mergeai, L'Avenir du Luxembourg.

Architecture   parfaite, écriture superbe, culture étonnante, livre attachant parce que très chaleureux. de cette chaleur humaine qui peut baigner les mess, loin des traumatismes que nous vaut notre technologie moderne. Amorce d'une troisième guerre mondiale, cette technologie? Telle est la question fondamentale que pose le Mess des Officiers.
Avec réalisme. Gérard Adam décrit le monde des médecins militaires ou le cynisme parfois l'emporte sur l'espoir, cet espoir qui, pour l'auteur, est celui d'un livre où « chaque moment serait une perle ». Écorché vif, Gérard Adam nous brûle par des phrases-tornades, des phrases longues, glaciales, souffrantes, belliqueuses,  pouilleuses, mais... bien balancées, avec souplesse et habileté — on pourrait parler de prose poétique - et qui, finalement, débouchent sur l'espérance d'un monde meilleur : « Contre toute attente, enfin réchauffé, je me sens partir. Délicieusement. »
Malgré quelques belgicismes involontaires (?), cette suite de récits emporte l'adhésion. Somme philosophique et psychologique imprégnée des cultures antique et moderne, elle fouette le regard et l'esprit du lecteur (…)
Marie-Anne Charpentier, La Revue Générale.

Le thème de l'amitié est sous-jacent à chaque page, même si l'ironie est tout aussi présente (…) Tout cela forme un ouvrage agréable et amusant, plus profond qu'il n'y paraît, écrit dans un style classique par un homme possédant une grande connaissance des hommes.
Semper.

Le point commun serait peut-être bien la chaleur humaine. On sent que, chez cet auteur sensible, l'amitié occupe une fonction prioritaire dans chaque histoire.
L'ambiguïté du propos est forcément volontaire. Réalité et fiction se mélangent et obligent le lecteur à opter pour une des branches de l'alternative… quand c'est possible (…)
Raymond Arets, La dernière Heure.

De l'anecdote naissent la réflexion, les questions, l'amitié, une certaine sagesse. Un beau livre de souffrance et de sérénité.
Le Ligueur.

Beaucoup de sensibilité et d'humour (…) Gérard Adam philosophe, et approfondit dans la solitude ou par la discussion ses opinions sur les grands mystères (la vie, la mort, la souffrance, l'amour).
Roger Foulon, Nos Lettres

Livre d'une extrême pudeur, il est tout le contraire d'une histoire de corps de garde (…) L'écriture est souple, les mots justes. Le Mess des Officiers (…) me touche davantage par son côté humain qui exclut la « pitié dangereuse » selon Stefan Zweig. Étrange comme Gérard Adam évoque en moi les douleurs de la littérature autrichienne !
Anita Nardon, SETCA info.