L'Impasse de la renaissance
M.E.O.-éditions
Bruxelles, 2009
ISBN 978-2-930333-27-4
762 pages

Photo de couverture:
Gérard Adam



Bouton
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bibiographie







QÔTA-NÎH




Qôta-Nîh, le “Pays des eaux”. Île où une civilisation originale fondée par les jumeaux mythiques Medvâm et Gamgô a longtemps coexisté en syncrétisme avec deux religions importées.
Qôta-Nîh, devenue île paradisiaque pour touristes fortunés.
Qôta-Nîh, emportée par l’épidémie intégriste qui infecte le monde.

Sur les “Bâqi”, pentes abruptes au pied de falaises, se sont réfugiés les survivants de la folie assassine qui a empoisonné les eaux de la lagune. Parmi eux, le “qîvar” Deïrnér, chef des thérapeutes et référent spirituel du peuple qôtanér. Deïrnér, qui commue en rêveries ce qu’il n’ose plus considérer comme une méditation. Deïnér, enlevé avec celle qui deviendra sa disciple pour prodiguer ses soins au chef des “fanatiques” réfugiés dans les grottes de la montagne.

Bien loin, en Occident, Bruno traîne une jeunesse aussi dorée que désabusée à la fac de Droit, s’encanaille dans un bistrot minable, décoche sa verve sur tout ce qui passe à sa portée. Jusqu’au jour où l’amour le sidère. Au jour où un attentat fomenté par des intégristes, lui aussi, l’emporte dans un noir tourbillon.

Trait d’union entre les deux, Jean, philosophe désenchanté, ami de l’un et demi-oncle de l’autre, venu achever ses jours et chercher la sérénité à Qôta-Nîh, le paradis sur terre où il a vécu son enfance. Jean dont “les cahiers”, après sa mort, ont abouti entre les mains de Bruno. Des cahiers qui nous apprennent tout de Qôta-Nîh, sa langue, sa culture, sa légende fondatrice, sa marche forcée vers le modernisme et les événements qui l’ont fait basculer dans l’horreur. Jean, dont le destin a peut-être déterminé celui de Qôta-Nih dans le “Gôn”, cette matrice des univers, d’où tout provient et où tout revient.


Ce roman a fait partie des 5 finalistes pour le prix Gros Sel 2009.

Le jury a décidé de le mettre hors-concours, avec possibilité de se représenter ultérieurement, faute de temps pour en lire les 760 pages.

Je salue son honnêteté et son souci de transparence : personne n'aurait pu savoir que l'ouvrage n'avait pas été lu, comme il est d'usage dans nombre d'autres prix, et non des moindres.



EXTRAITS

Que nous est-il arrivé ?
Filles et fils de Medvâm,
Fils et filles de Mouhaddi,
Que nous est-il arrivé ?
 
Installé sur mon trône de pierre, adossé au Rocher de Gamgô, je laisse filer mon rêve et planer ma question.
Le soleil dans sa plénitude a fracassé le miroir des eaux comme la décade effroyable a fracassé nos vies. Infinité d’éclats, déchiquetage de troncs, poteaux électriques aux fils échevelés, carcasses éventrées de dâto-vêga, murs effondrés de ce qui furent nos demeures.
Décor de notre exil, permanent rappel des ravages de la haine.
Mais à cette heure où l’astre décline, ces fragments se relient en luisantes coulées qu’infiltrent les bandes sombres des terres.
Qôta-Nîh se prépare à l’union nocturne.
 
J’ai l’âge de ce soleil.
Comme lui, à un moment inscrit dans le cours des astres, de moi inconnaissable mais dont je sais la sourde approche, je basculerai dans les ténèbres et mes Q’âts se refondront au Gôn.
Laisserai-je un sillage de lumière, aussi fugace que celui de l’astre ?
Ou des nues effaceront-elles aussitôt la trace de mon passage ?
 
Chaque fin d’après-midi, mon sentier m’attend, interdit à tout autre. J’y chemine entre roches et buissons, psalmodiant l’invocation que mon père m’a enseignée pour tenir en respect tout en l’honorant mon serpent tutélaire.
Sûr est mon pas, régulier mon cœur, paisible mon souffle.
J’ai soixante-six ans.
 
Mon père ignorait son âge. Il avait délégué au serpent le compte des lunaisons et des mâna-qîrga. Le compte aussi des bonheurs et des souffrances qui burinent un homme, des jeunes exaltations aux résignations tenant lieu de sagesse. Quand sa voix se fêlerait, même s’il refusait de l’entendre, même si, l’entendant, il se forçait à la raffermir, le serpent ne serait pas dupe.
Deïrnér, m’a-t-il dit sans se retourner, le jour où il m’a décrété digne de lui emboîter le pas, le désir de vivre s’accroche à ce que tu ne seras plus, comme une femme redouble de séduction lorsqu’elle sent ton amour tiédir.
Un jour, il n’est pas revenu.
Un jour, je ne reviendrai pas.
 
Recevrai-je avec le venin réponse à ma question ?
Celle qui s’est imposée à moi lorsque après l’empoisonnement des eaux je me suis adossé au Rocher sur le trône de pierre, et que je roule et roule comme, par-delà Qôta-Nîh, l’océan roule infiniment ses vagues ?
 
Moi le dernier Gamgô-q’îvar… !
Moi qui n’aurai eu ni fils ni disciple. Dont la fille Môsiré est morte comme sont morts quasi tous ceux qui s’opposaient à la haine, et quasi tous ceux qui la propageaient. Dont l’ultime descendant, ma petite-fille Néroé, captive de l’épouvante, vagabonde aujourd’hui par les méandres de ses visions, de même que naguère, à moins qu’il ne faille dire jadis, Ghaïnér, Tareq, Jean et moi vagabondions par les méandres des Vêoma-Qôta, pêchant le boûloû, chassant l’iguane, observant avec fascination l’ondoiement d’un cobra des eaux.
Ghaïnér, fils de la Medvâm-mâna-sânia, Tareq, fils du hôdyâm des Mouhads, Jean, fils de la missionnaire de Youssoukri.
Et moi, Deïrnér, fils du Gamgô-q’îvar.
 
La moûsbé de Tareq, après avoir été celle de son père Ibrahêm, je devine entre les palmes son min’rêb fauché, le cuivre et les tuiles vertes de sa pointe fichés dans la vase qui envahit sa cour. Du Medvâm-Voûqa ne subsiste pierre sur pierre et de la statue fracassée qu’un œil éteint fixant un ciel que plus jamais il ne verra. Au centre des ruines, brandi comme un poing, le dernier pan du Qôta-Mâna-Vêga, l’orgueil de Ghaïnér. Et entre les deux, les vestiges de l’église, dont les débris ont écrasé le mausolée de Jean.
Mon cher Jean, qui ne peut même plus s’y retourner en voyant ce qu’est devenue son illusion de paradis sur terre. Mon pauvre Jean, qui avant de mourir avait reçu en rêve la prémonition d’un anéantissement auquel, parmi tous ceux qu’il aimait, j’échapperais seul.
Mais pour quel témoignage ?
 
En classe, Maryâm-Odile nous avait parlé d’une ville bâtie comme nos demeures le long de chenaux et dont les habitants, comme nous, se déplaçaient en barque. Les églises y étaient plus vastes que le Voûqa et la moûsbé réunis. Leurs façades comme leurs statues étincelaient d’or. Venise était son nom. Qôta-Nîh, disait Maryâm-Odile, était la Venise d’ici et Venise la Qôta-Nîh de Vâni-Qôta. Pour nous, le merveilleux ne résidait pas dans l’existence ailleurs d’une ville semblable à notre île, mais dans la révélation qu’en dehors de Venise et Qôta-Nîh, les gens ne vivaient pas au bord de chenaux et ne se déplaçaient pas en barque.
La décade effroyable a ruiné Qôta-Nîh, quand Venise traverse les siècles.
Grâce à l’or de ses églises ? Le Seul Dieu des Mouhads, le Bon Dieu Père de Youssoukri, sont-ils avides au point d’épargner ceux qui leur bâtissent de riches sanctuaires et d’anéantir les autres ?
Ou parce qu’il n’y avait là que des églises ?
Venise eût-elle abrité voûqas et moûsbés, peut-être serait-elle engloutie, peut-être les eaux de sa lagune seraient-elles comme les nôtres pourries par le poison.
 
Ghaïnér affirmait que ni le Seul Dieu des Mouhads, ni le Bon Dieu Père de Youssoukri, ni Medvâm et Gamgô n’existent et n’ont existé, mais qu’il fallait respecter leur image dans les têtes. Notre rêve les forge comme lances et boucliers, pour tenir en respect la souffrance et l’angoisse. Mais pourquoi ces armes, au lieu de nous défendre, ont-elles déchaîné les pires souffrances, et bien au-delà de l’angoisse, les plus effroyables terreurs ?
Tareq, du temps où il affirmait sa pensée, proclamait que le Seul Dieu préfère un idolâtre au cœur pur à un dévot qui de son front balaie cinq fois par jour la terre mais exploite ses serviteurs et fait trembler sa maisonnée.
Jean, peu avant sa mort, a désigné l’ombre d’une palme sur le carreau. Deïrnér, m’a-t-il dit, si tu l’observes d’un autre point, l’ombre sera différente, et quand le soleil se couchera, nous ne la verrons plus. Le Seul Dieu des Mouhads, le Bon Dieu Père de Youssoukri, sont pareils à ces reflets de palme. S’il existait un dieu, il serait la palme elle-même, hors de portée de nos regards, à nous qui restons cloîtrés dans nos demeures, errant d’une chambre à l’autre et nous cognant aux murs. Et plus haut que la palme il y a le soleil. Et au-delà du soleil bien d’autres astres. Et au-delà de ces astres…
Mieux que nombre de Medvâmérs, Jean concevait les Q’âts, le Gôn, la Grande Origine. Mais seule les concevait son intelligence.

*
Par un matin d’azur léger
a levé l’ancre ma caravelle,
pavillon et voiles hissés,
cap mis sur des terres nouvelles.
Et les coudes au bastingage
les yeux à l’horizon rivés
j’écoute chanter l’équipage,
âme enivrée, cœur dilaté.
 
Les sargasses et le calme plat
ont mis en panne ma caravelle,
voiles carguées, pavillon bas,
comme un albatros privé d’ailes.
Et affalé au bastingage,
les yeux dans le brouillard noyés,
j’entends s’enivrer l’équipage,
l’âme vide, le cœur rétracté.
 
De la brise un frémissement
a effleuré ma caravelle.
Dans le ciel un bel oiseau blanc
est apparu au-dessus d’elle.
Je me redresse au bastingage
hissant voiles et pavillon.
L’âme et le cœur dans son sillage
m’entraînent vers l’horiz…
 
Mais putain, qu’est-ce qu’elle fout, Vinciane ? Vingt minutes que je lanterne ! Même Loïko me les pompe ! Je coupe l’iPod. Préfère encore les beuglements d’Elvis, You ain’t nothin’ but a hound dog
Ras le bol !
Parce que j’ai joué le grand jeu, l’emmener bouffer Chez Lou puis se tortiller le cul à la Mandragore pour qu’elle accepte de faire le grand écart, faudrait pas qu’elle nous prenne pour Kevin et Sharon.
Malgré ses airs dessalés, regarde encore cette série débile.
« Parce que j’aime bien mon petit frère et que c’est le seul moment où je peux être avec lui. Puis les copines ne parlent que de ça, peux tout de même pas me taper la honte… »
Et gnagnagna ! Et mon cul !
Âge mental quatorze piges ! Vais me faire coffrer pour pédophilie…
 
La fois qu’on descendait de la Chaumière, que Dad’ nous a croisés dans le vestibule… Rien dit sur le coup, mais le soir… Le grand inquisiteur. Procureur, qu’il aurait dû être, en aurait fait rouler, des têtes… ! Bruno, quelle âge a cette jeune fille ? Je sais que les mœurs ont évolué, mais je veux rester fier de mon fils… Tu n’es pas n’importe qui ! Réputation à soutenir… Dans notre milieu… La probité… Pense à ton avenir…
Pauvre Dad’ ! Resté coincé chez les pères youssoukristes !
Un avocat, même d’affaires, devrait savoir qu’on a la majorité sexuelle à seize ans. Même pas demandé si Vinciane prenait la pilule et si j’enfilais une capote, mais prêt à nous traîner devant maire et prêtre. Quoique… ! Aurait d’abord fait sa petite enquête sur la famille. Et là, papa sous-off et maman postière…
Me serais cru dans un de ces navets de Fernandel qui faisait chialer mère-grand ! Déjà que ça devient galère de la sauter… Les travaux forcés passe encore, mais à perpète….
 
Bon, y’en a qui s’enfournent bien pire toute leur garce de vie ! Ne fût-ce qu’Elvis, le patron de céans. Ses rouflaquettes dans les doudounes de la Rita… L’huile de vidange mélangée à de la chantilly… Bêêêêrk !
Et en face, le caravanier, sa moukère de trois cents livres. N’aimerais pas être là quand elle retire ses voiles… Rien qu’à les imaginer au plumard, une atteinte aux bonnes mœurs… Et doivent y aller plus souvent qu’à leur tour, au plumard, suffit de voir leur chiée d’avortons. Pas dégoûtés ! Rien d’autre à faire, leur night-shop ouvre à dix-huit heures, crac boum toute la sainte journée, sans pilule, Mouhaddi n’en veut pas… Et qui c’est qui casque ? Des allocations comme s’il en pleuvait, la moukère à la sécu, elles y sont toutes.
Comment ça peut exister, des engeances pareilles !
L’incroyable, c’est les momies de la fac. Pas mal roulées, pour autant qu’on leur devine autre chose que le tarin. Pas connes avec ça, du moins pour les études. Mais dès qu’elles ont le diplôme je te les case, la vache au taureau, et pfff, se mettent à gonfler, à croire que leurs mecs ont une pompe à vélo à la place du zob…
Est-ce qu’elle les retire, seulement, ses voiles ? Un été que je me les pelais dans un bled pourri, mère-grand m’a traîné dans un musée à la con. Me suis quand même bien marré. Montraient la façon dont les gens vivaient là-bas dans le temps, sais plus où, un pays archi-youssou. Les bonnes femmes étaient fagotées dans une espèce de carapace, avec une seule fente pour pisser, chier, se faire mettre…
Maintenant qu’ils y voient un rien clair, les Youssous, faut se farcir les Mouhads. Et ceux-là, question de les éclairer… Plutôt eux qui nous obscurciront !
 
Bordel ! Supporte pas d’attendre, moi ! Elle le sait, pourtant, Vinciane !
Si je l’appelais ?
Surtout pas, s’imaginerait que je me languis d’elle…
A dû lire dans Miss que ça pose les meufs d’arriver en retard. La fois où ses vieux étaient au cinoche, y’en avait toute une pile sous le poster de Kevin et Sharon. Comment le prendre, Ce qui retient les garçons, tout le toutim… Je l’avais toujours enfilée à la Chaumière, voulait me montrer sa chambre. La pauvrette ! Appart ringard, foutoir partout. J’étais le prince charmant, quoi, j’allais l’enlever dans ma BM à défaut de cheval blanc.
Mais c’est sur elle que j’ai grimpé.
N’avait pas mis la baise au programme, savait pas la durée du film, et le petit frère qui pouvait rappliquer… Drôlement bandant, même si elle n’était pas trop à son affaire… Enfin, je n’en sais rien, sur ce plan elle est bizarre, la sainte Vierge Maryâm et la non moins sainte Putain Repentie dans le même emballage, aime ça mais pas qu’on voie qu’elle aime. L’immaculée conception ! Voyons Gabriel, en voilà des manières ! Ah, c’est de la part du Bon Dieu ? alors, oh oui oh oui… !
Pourtant pas l’air Youssou… Et je n’étais pas le premier.
« Mais le premier amour… ! » Avant, faisait comme tout le monde et son père, câlin par-ci câlin par-là, copain-copine et j’t’embrouille…
Jamais été le premier, d’ailleurs, et j’aime autant ça. Peur de mal faire, ou de faire mal, au fond je suis un grand sensible…
Puis la tronche de Dad’ s’il voyait flotter un drap sanguinolent au balcon de la Chaumière ! L’inverse des momies. Faut que leur mec trouve un pucelage ou il les renvoie illico chez le fournisseur, avec fracas et pertes, si j’ose dire, et on les boucle jusqu’à ce qu’elles tombent en poussière. Appris ça au cours de droit de la famille. Pour nous sont mariées, pour eux pas. Un vrai souk ! Pour ça qu’ils les emballent avant de les vendre, surtout pas donner d’idées…
Mais des idées, leurs mecs, ça ne les empêche pas d’en avoir, en pagaille, et comme les momies ne sortent pas de leur sarcophage, c’est nos meufs qu’ils emmerdent. Vinciane en sait un bout, sont comme chez eux dans son quartier…

*
Un soudain brouhaha m’a extrait de ma torpeur. J’ai mis les deux mains en visière. Peine perdue, opaques à force d’embruns et de tags au diamant, les vitres s’interposaient. Il m’a fallu affronter sur le pont l’âcre fumée de ce ferry à bout de souffle pour découvrir à contre-jour un bloc obscur érigé sur le poudroiement des vagues.
Mon île.
Vision fidèle à mon souvenir, peut-être le seul authentique souvenir de notre arrivée, tant aux autres se superposent images et sensations accumulées au long de mes onze années à Qôta-Nîh, les plus heureuses, les seules heureuses de ma vie, jusqu’à ce que je comprenne que le bonheur, au fond, ne m’intéressait pas.
Cinquante et un ans, plus d’un demi-siècle, depuis cette approche, angoissante, interminable. J’avais baissé la visière de ma casquette et serrais la main de Maryâm-Odile qui de l’autre tenait son chapeau en guise de pare-soleil. Plus la masse abrupte des montagnes se précisait et plus je me sentais envahi par un mélange de désespoir et de fascination. Où était le paradis sur terre que dans ses lettres nous promettait l’oncle Joseph, qu’avait décrit le père Sébastien dans ces revues missionnaires dont la lecture par Maryâm-Odile, chaque soir, m’inspirait des rêves plus merveilleux que tous les contes de fées ? Il me semblait impossible que ces falaises rébarbatives pussent abriter d’autre existence que les oiseaux marins dont nous devinions les spires enchevêtrées.
Je retrouve la même oppression, boule dans la gorge, masse dans la poitrine, jambes en pelote. Un paysage hypnotique et hostile, en valeurs de gris, lumineux du ciel, perlé de l’océan, opaque de ces lointains à-pic dressés comme un refus.
Je me souviens de m’être senti rejeté par cette solennité glaçante. Je me suis retourné, craignant de voir pétrifiés les hommes d’équipage. Mais ils manœuvraient dans une joyeuse pagaille, éclaboussés de soleil sous une voûte presque mauve, sans plus se soucier de leurs seuls passagers, cette jeune et blonde étrangère et son fils de sept ans qui avaient attisé leur verve au départ avant que le capitaine ne leur cloue le bec et ne nous installe sur la passerelle qui jouxtait sa cabine, l’unique de ce pauvre rafiot.
Quand j’ai reporté mes yeux sur les falaises, le ruban orange du chapeau maternel flottait devant elles. Mon cœur s’est raccroché à cette couleur allègre, un étendard que nous allions planter dans un désert pour en prendre possession.
Une heure plus tard, nous doublions le plus sombre des caps et Qôta-Nîh, le Pays des Eaux, se révélait dans tout son enchantement.
 
Le ferry en approche. Mon cœur bat la chamade.
Que pourraient-ils savoir de pareille fièvre, ces touristes agglutinés au bastingage, qui attendent le cliché répertorié dans leur guide et se préparent à pousser l’exclamation prescrite ?
____________________
 
Je n’aurai donc pu m’empêcher, sur le ferry, de sortir avant l’heure ce cahier de mon sac. Il fallait que je me libère. Trop d’émotion, et trop intense.
Un cahier acquis à B* lors de mon arrivée, avec une dizaine de ses pareils, chez le libraire qui, durant vingt-cinq ans, s’ingénierait à me procurer les ouvrages les plus improbables ou à m’en suggérer quand je serais à court de références. Après une décennie dans les villes d’art les plus prestigieuses, F*, P*, D*, je m’enlisais dans le lycée sans gloire d’une bourgade confite dans sa grisaille, afin, m’affirmais-je, que plus rien ne pût me distraire de l’œuvre à créer.
Une œuvre dont ces cahiers devaient être le substrat.
Je les avais choisis de couverture toilée, quelque lot invendu au fin fond du capharnaüm. Je ne me suis jamais demandé pourquoi, on n’en voit plus guère de pareils, peut-être même n’en fabrique-t-on plus. Mais à présent que j’y écris, installé chez moi, dans ce qui fut et va redevenir chez moi, je me souviens qu’oncle Joseph, au premier jour d’école, nous en avait remis un semblable pour son cours de religion. Nous y avons dessiné l’arche de Noé, les trompettes de Jéricho, l’annonciation de l’ange, mais aussi la fuite de Mouhaddi répondant à celle de la Sainte famille, l’arrivée de Medvâm et Gamgô sur l’oiseau Galabas, écho à la joyeuse entrée de Youssoukri juché sur son bourricot.
Et je ne puis empêcher ma vue de se brouiller.
 
Après l’apparition de l’île, j’étais allé de déception en déchirement.
Dès le débarcadère. Je me doutais bien qu’il ne me faudrait plus glisser le long de la coque sur une échelle de cordes, mais j’étais loin d’imaginer cette structure métallique futuriste fichée sur les récifs, cette passerelle qui se dardait vers nous, cet ascenseur qui nous descendait par fournées vers les vedettes, celles, luxueuses, du Club et des hôtels, cette autre, moins fringante, de la capitainerie. J’avais préparé quelques piécettes pour les gamins que je revoyais grimper sur les mâts des barques et plonger en hurlant. Ils n’étaient pas au rendez-vous, écartés après une campagne des altermondialistes contre l’exploitation des enfants. Elles ne m’ont pas même servi à rétribuer un porteur, mes bagages étaient acheminés par les soins de la compagnie maritime. De toute façon, la salle d’attente était pourvue de caddies. La seule touche folklorique était offerte par les touristes affublés de caricatures on ne peut plus kitsch des « roûnas » que portent les Medvâmérs aux fêtes et aux cérémonies.
Je me suis installé à la proue en compagnie d’autochtones et nous avons mis le cap sur la bande littorale. Les images d’autrefois s’imposaient, de plus en plus poignantes, la foule sur la plage qui agitait les bras, les barques mises à l’eau pour nous faire une escorte… Elles masquaient à mes yeux les alignements de transats à l’ombre de paillotes, les buvettes, les restaurants, les hôtels, les cocotiers fidèles au poste mais qui semblaient plaqués là pour la couleur locale. Après une brève escale, nous avons obliqué vers le canal de traverse.
Quand nous nous y sommes engagés, mon cœur a cessé de battre. La rizière avait disparu. À sa place, des constructions rosâtres s’éparpillaient dans une luxuriance tropicale, fleurs, arbrisseaux, feuillages aux teintes recherchées. Le Club ! Les touristes débarquaient, accueillis par les déhanchements de Medvâmés qui leur passaient des colliers de fleurs autour du cou.
En un éclair, j’ai compris qu’on n’abandonne pas impunément l’unique lieu qu’on ait jamais aimé, qu’on ne reste pas impunément quarante années sans donner signe de vie. Pour me le réapproprier, il me fallait affronter, comme disaient nos classiques, des ans l’irréparable outrage, tant chez eux que chez moi.
De la rizière, subsistaient malgré tout quelques ares abrités par une digue, tout au bout, à l’angle du grand chenal et du canal de traverse. De hauts gradins l’entouraient en fer à cheval. D’après le père Marc, ce champ inutile, géré par le gouvernorat puisqu’il n’y a plus de « râma-regâ », ne sert plus qu’à la cérémonie des grandes pluies – les « mâna-qîrga » – et les gradins sont réservés aux touristes. Ceux-ci paient cher pour y assister, les tarifs du Club et des hôtels doublant à cette époque. Les Medvâmérs se seraient parfaitement accommodés à ce simulacre et la crépitation des flashes n’altérerait en rien leur ferveur.
J’ai compris que le père Marc, de même qu’avant lui l’oncle Joseph et le père Sébastien, s’était profondément attaché à Qôta-Nîh.





CE QU'ILS EN ONT DIT

C'est au rendez-vous d'un roman-fleuve que Gérard Adam nous invite dans ce Qôta Nîh où l'auteur tresse des chapitres sans cesse relancés par la méditation des personnages, les croisements de lieux et de temps…L'inspiration est au rendez-vous, le foisonnement ne manque pas, l'audace se pose comme une évidence et une nécessité pour l'auteur (…cf.La littérature à l'estomac de Benjamin Perret).

Il fait claquer, dans des chapitres où la seule liberté de raconter compte, le silence honteux de la plupart qui ne savent comment accueillir et en même temps critiquer, interroger, mettre en débat l'Islam, ses impasses et ses provocations et un catholicisme de plus en plus en déserrance, comme attiré par le vide et comme soucieux de se remplir encore des illusions que l'on croyait d'un autre temps. Vatican n'a de cesse, semble-t-il, dans un projet d'extrème radicalité, de pousser hors l'Eglise les croyants de bonne volonté. L'auteur nous permet également d'accompagner l'éblouissement de certains, de rencontrer la foi des autres, de renvoyer le croire au penser, de ne pas se laisser enfermer dans le silence des compromis infinis.

Dans le roman, cet Islam si controversé, attaquant les musulmans dans leur chair et leur devenir, n'est jamais nommé. Il se transforme en une religion, des situations, une sémantique imaginaires. Cela permet de s'approcher au plus près de la vie qui surgit de tout cet univers romanesque encore plus volontiers et d'entendre des personnages qui ne nous prennent pas pour les béni-oui-oui du dialogue (forcément entre monothéismes excités et dans l'exclusion d'un libre-penser) ou des enfants de choeur de la parole vide que signifie souvent la nébuleuse interculturelle.

Mais ce roman, c'est aussi une histoire d'amour, une suite de réflexions sur l'art de la médecine, une avancée dans la matière des chairs qui se décomposent sous le souffle déléthère des intégrismes, une balade dans un monde en paradoxe permanent et qui se découvre fasciné par l'hypothèse tangible de sa disparition…

Daniel Simon, http://traverse.unblog.fr/2009/08/30/gerard-adam-de-rtour/

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Voici un livre dense, beaucoup plus dense que ce que le nombre de pages ne peut indiquer...même si ce fort volume en compte 760 ! Se plonger dans sa lecture, c’est entreprendre un voyage, mais pas n’importe quel voyage…la traversée du livre est faite de méandres sinueux, de retours en arrière, de rencontres, de questions…

Présentation d'un interview réalisé par Edmond Morrel pour le site demandezleprogramme.be
et que l'on peut écouter sur
http://www.demandezleprogramme.be/Le-nouveau-roman-de-gerard-adam?rtr=y

Part 1

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Part 2

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Remise en question existentielle

Défenseur de l'édition indépendante dénuée de toute dérive mercantile, Gérard Adam avait décidé en 2001 de ne plus publier ses ouvrages. Ce n'est pas pour autant qu'il avait cessé d'écrire et voilà que nous parvient cet étrange ouvrage qu'est Qôta-Nih.
Etrange parce que difficilement classable. Nous nous trouvons devant un mélange de poésie, de philosophie, de récit de voyage, de roman d'aventure, avec une pointe d'érotisme et de spiritualité. Etrange, je vous le disais et c'est certainement une des caractéristiques qui fait le charme de ce livre.

Qôta-Nih fut autrefois un paradis fondé par des jumeaux mythiques et divisé en deux religions, à la civilisation prospère qui peu à peu céda le pas à la modernité, à la soi-disant civilisation évoluée, au tourisme de riches et à l'intégrisme. Fanatisme et spiritualité se sont emparés du lieu, qui doit se chercher, retrouver ses marques et son devenir.
Parallèlement à cette évolution en forme de quête sociétale initiatique évolue Bruno, étudiant en Droit à la vie désoeuvrée. Son destin va croiser celui de Qôta-Nih, tout comme celui de Jean, un philosophe qui a grandi sur l'île et qui laisse derrière lui des pages entières, désormais entre les mains de Bruno, racontant l'histoire de Qôta-Nih, de son peuple, de sa langue, de ses us et coutumes.

Dans cette vaste fresque, Gérard Adam croise les époques, les réflexions et les personnages. Succession de pensées pour mieux appréhender le poids de deux religions, l'Islam et le catholicisme, dans ce qu'elles peuvent avoir d'aveugle et d'intégriste. Au nom d'une pensée quasi unique, des êtres sont bafoués dans leur foi et leurs libertés, des pays sont réduits au confinement et au silence. Et si enfin résonnait la cloche de la liberté? Car outre cette dénonciation à travers des destins meurtris, l'auteur ouvre également des portes, des pistes de réflexion vers un ailleurs qui se tournerait vers l'autre, vers l'amour et le futur. Pas d'angélisme dans tout cela mais une solide réflexion sur les dérives de certaines sociétés, les dangers de quelques modes de pensée lorsqu'ils sont devenus incontrôlables, incontrôlés.

Cette vision de la spiritualité n'est pas le seul élément du livre. Gérard Adam met également à profit sa formation de médecin, de soigneur des corps pour évoquer les blessures de la chair, les guérisons et les croyances. Et quand on soigne la chair, on soigne aussi l'esprit, d'une manière ou d'une autre. Un parcours qui s'égrène au fil des pages, tel un long fleuve pas vraiment tranquille qui raconte la vie dans ce qu'elle a de douloureux mais aussi de beau.

Etonnant récit que celui-ci, mêlant les genres et les styles, interpellant le lecteur à plus d'une reprise afin qu'il glisse sa main dans celle de l'auteur pour embarquer à bord de ce navire voguant vers l'inconnu. Un inconnu qui effraie et fascine à la fois car on sent, on sait, que l'on va vers des contrées dont il sera difficile de revenir tant elles vont bouleverser nos repères et remettre en question nos certitudes. Un voyage qui vaut le détour !

Sahkti, critiqueslibres.com

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Gérard Adam opte donc pour un récit polyphonique qui se prolonge dans la durée, qui multiplie les péripéties et les prises de voix. Ceux qui connaissent l'auteur de L'Arbre blanc dans la Forêt noire (1988) et de L'Impasse de la Renaissance (2001), ne s'étonneront guère de voir publier aujourd'hui, un roman polysémique qui tient tout à la fois de l'histoire, de l'initiation, de la chronique, de l'éthique et du symbole. L'auteur a visiblement cherché à formaliser la réflexion, les angoisses, les fantasmes et le produit dialogal de toute une vie. A l'entame du récit, on sent bien que les enjeux de I'intrigue, tout à la fois vécue - intensément -, rêvée et inventée, orchestrent la vie d'un homme et que cet homme est expressément requis par les créatures qu'il anime.
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Ce souci d'humanité est bel et bien la colonne vertébrale d'une histoire qui raconte le monde dans sa diversité, entre barbarie et empathie, entre vie et mort, entre l'homo religiosus et le mécréant. On n'est pas peu surpris d'enregistrer, au cœur même de La fiction, des notations d'enfance et de jeunesse qui confèrent au corpus des vibrations singulières. Styliste averti, Gérard Adam possède l'art du contrepoint et la portée des rythmes courts: «Ne rien attendre. Le vide.», assortissant son propos de considérations plus large sur l'existence: «Quant à Jean, incapable d'accéder à l'amour captif dans son cœur, il avait renié sa religion. Il n'en est pas moins mort serein. La seule forme de sagesse qui nous soit accessible?»... «Tout être est éventail de possibles incarnés pour une fraction d'éternité. Concrétion d'immatériel, bourgeon du non-temps.»
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Comme ceux qui sont entrés trop souvent- ou trop longtemps? - dans le chaudron des guerres et de la souffrance, Gérard Adam garde les yeux ouverts sur les moteurs du pouvoir et les incitateurs à la violence: «Les dirigeants des pays frappés louvoient entre contre-violence, phraséologie creuse et serments démagogiques. Ils sont condamnés à l'impuissance: les vrais remèdes s'en prendraient à l'ordre que les chargent de défendre et d'imposer à la planète les pouvoirs de l'argent qui les ont mis en place.» Mais le romancier est loin de verser dans le pathos. On, sent bien que la prise en compte écologique et sensible de la vie, entretient son rêve sinon ses espérances. Le romancier a particulièrement veillé à distinguer des «plans évocatifs» du reste de l'intrigue. Les tableaux de la vie quotidienne à Qôta-Nîh impressionnent par la précision du trait et s'inscrivent dans une sorte de musée imaginaire, porteur de sens et de lumière. Par ailleurs, l'écriture poétique ajoute à la couleur d'un récit aux incursions kaléidoscopiques. Séduisant dans sa composition, fascinant dans sa force digressive, il trahit les sismogrammes d'un homme de conviction que tout ramène à la nature humaine. La «vision» de Gérard Adam s'inscrit dans notre histoire. Elle émane d'une confusion des valeurs sur fond de guerre et elle touche à la difficulté d'être.
Sans doute, le récit «masqué» d'une expérience unique, indissociable d'une sensibilité abyssale...

Michel Joiret, Le Non-Dit.

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Gérard Adam porte en lui-même son jugement, ses formules, sans jamais se référer à la culture des autres. Un écrivain exceptionnel.

M.N, Nos Lettres

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Tous différents, tous fragiles.
L'ambition de Gérard Adam est admirable. Pas seulement à cause du volume de Qôta-Nîh. Mais surtout en raison de sa volonté d'embrasser quelques débats résolument contemporains. Les plus évidents sont l'intégrisme religieux et la fragilité des cultures. Posant les pieds sur deux espaces différents – l'un ressemble à notre société, l'autre est une île lointaine – où les sociétés se sont organisées chacune à leur manière et souffrent d'agressions caractérisées, l'écrivain ne se contente pas de copier et de coller des arguments souvent entendus. Il les inscrit dans le cadre d'une fiction dont les principaux personnages souffrent dans leur chair, dans leur âme. Et nous avec eux.

Pierre Maury, Le Soir

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Gérard Adam, un retour après huit ans de silence

Les rapports fluctuants de Gérard Adam avec la publication depuis la sortie de son (désormais) avant-dernier livre chez Luce Wilquin (L'impasse de la renaissance, 2001) méritent qu'on s'y attarde un moment. Fin 2004, dans un entretien paru dans Le Carnet et les Instants, il avait secoué le milieu littéraire et journalistique, en annonçant son intention de cesser de publier'. En résumé, il estimait que la presse manquait singulièrement de curiosité envers les écrivains de notre Communauté et avait un peu trop les yeux fixés sur la capitale française. A l'entendre, sans le coup de pouce que peut procurer le travail des journalistes, il est presque impossible à un auteur de faire connaître son œuvre au grand public. Ecoutons-le décrire son état d'esprit : « La Bérézina de mon dernier livre (il s'en est vendu moins de 100 exemplaires) a déclenché une crise dont je n'ai pas encore tout à fait compris l'ensemble des sources, partiellement frustration narcissique, partiellement irruption d'un nihilisme philosophique et partiellement lucidité psychologique douloureuse2. J'ai compris que j'étais fait pour écrire des livres, pas pour me débattre dans l'arène du "book-bizness", pour laquelle j'ai toujours dû surmonter une grande répugnance. De même que j'avais été médecin pour soigner des malades, pas pour gagner du fric (ce que je n'ai d'ailleurs jamais su faire (mais en médecine et à l'armée, ça me conférait plutôt une aura; le milieu littéraire est sans doute plus matérialiste). De plus, j'ai pris conscience de ce que le type d'écriture qui est le mien, une littérature de témoignage avec l'exigence de superposer les différentes strates d'une réalité existentielle et d'établir les résonances entre elles, est tout à fait à l'opposé de la littérature ludique qu'on affectionne à Paris et que je n'estime guère (même s'il y a bien sûr de belles exceptions). J'apprécie peu le Champagne et ses bulles, je préfère de loin un vieux bourgogne dégusté en silence. Mes personnages sont des solitaires, fût-ce au cœur de la foule, des êtres qui à la fois vivent intensément, s'abstraient de ce qu'ils vivent et le réfléchissent; c'est vraiment aux antipodes de la littérature parisienne à succès. »
Si entre-temps son opinion sur la presse et le milieu littéraire n'a pas changé, sa stratégie éditoriale a, pour sa part, évolué, au sens où, aujourd'hui retraité, il s'occupe activement d'une association, MEO (Mode Est-Ouest), qui a publié des traductions d'auteurs bosniaques et où, donc, vient de paraître un gros roman de 760 pages, Qôta-Nîh. Focalisé sur le destin tragique d'une île imaginaire condensant les décors de plusieurs pays lointains fréquentés par l'auteur, le livre interroge, dans une construction polyphonique, l'ici et l'ailleurs, le passé, le présent et l'avenir, à travers l'entrelacement des monologues intérieurs de deux personnages, le chef spirituel du peuple qôtaner et Bruno, un étudiant en droit. Le trait d'union entre ces deux personnages très éloignés l'un de l'autre à tous égards sera constitué par la découverte de cahiers rédigés par l'oncle de Bruno et qui décrivent en détail la civilisation de l'île menacée de perdition.
Un livre qui, par l'entremise d'une fable, entend dresser le bilan des désastres provoqués par la folie humaine, tout en s'interrogeant avec inquiétude sur les promesses de l'avenir...

R.B, Le Carnet et les Instants n° 159.

1. « Gérard Adam, l'écrivain qui ne voulait plus publier », dans Le Carnet et les Instants, n° 135, décembre 2004.
2 L'entretien que nous avons eu avec Gérard Adam est antérieur à la sortie de Qôta Nîh.


Carnet-159-1Carnet-159-2

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Lettre d'une lectrice.

Ah! si les critiques avaient cette finesse de lecture !
Encore faudraient-ils qu'ils s'intéressent à autre chose qu'aux best-sellers.
Et qu'ils lisent les ouvrages dont ils parlent !

Je viens vous rassurer sur ma lecture de Qôta Nîh. Non, je ne suis pas déçue. Votre roman m’a plongée dans les mêmes préoccupations que La Montagne Magique de Th. Mann et Schnee (Neige) d’O. Pamuk parce que vous y fourbissez toutes les strates de la société.  (…)
Qôta-Nîh, œuvre-bilan de toute une vie, dans laquelle on pénètre lentement, qui vous fascine et vous inquiète tellement que l’on ne peut la lâcher : elle m’a personnellement investie pendant de longs mois et encore au-delà de la lecture proprement dite.
Au début, le lecteur se sent aussi déstabilisé que les personnages, désemparé, presque pessimiste, en tout cas désenchanté. On doute alors, et c’est très bien ainsi, de trouver jamais une issue positive aux questionnements de nos sociétés dites civilisées, puis on se laisse initier de par ces méandres de divergences inhérentes à la nature humaine, cherchant littéralement une voie où se faufiler avec nos quelques menues certitudes, mais en comprenant qu’il n’en est aucune qui résiste aux assauts des rebondissements historiques, hormis la foi en la nature humaine et en diverses formes d’amour, l’aide d’humain à humain, ou pour ceux qui l’ont, la foi religieuse. Idée dangereuse car il est impératif d’exclure toute forme d’extrémisme, et on ne peut compter que sur la démocratie pour nous faire éviter ces pièges. Pas pessimiste donc, mais très dur, parce que le reflet de nos errements à la recherche de repères, qu’on ne trouve vraiment que dans de solides racines, fussent-elles légendaires, originelles ou reforgées dans un monde utopique - roman qui incite à la remise en question générale de toutes les valeurs.
Le monde imaginaire est ici devenu en quelque sorte plus vrai que la réalité… oserait-on dire que la fiction dépasse la réalité ? Dans leurs dérives, les personnages sont acceptés entre eux pour eux-mêmes, et voient tous leurs convictions griffées par les grains de sable du quotidien, ils doivent ramener leurs idéaux à l’amère  réalité. L’ascétisme demeurerait-il une clé de la sagesse ?
L'humanisme du contenu laisse au lecteur l’espoir par  l’éducation d’une ouverture aux autres.
En suivant les personnages, on passe d’un niveau de langue à l’autre, c’est un style personnel, la langue est très pure, riche et incisive, on pourrait dire qu’on trouve un langage scientifique dans une œuvre littéraire. Je reçois cette langue comme un travail d’architecte quand il s’agit de paysages, de chirurgien, quand il est question d’humains ou de stratège pour les descriptions des foules, et il n’est pas rare de devoir saisir le dictionnaire en route pour visualiser le décor.
Un an plus tard, l’envie me prend de relire  bout à bout à travers toute la "brique", la partie d’un seul personnage, et je commencerai par celle en frappe cursive, je suis curieuse d’une nouvelle perception…