Route-claire-Bosnie
Luce Wilquin
Dour et Lausanne, 1994
ISBN 2-88253-052-8
188 pages


Bouton
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LA ROUTE EST CLAIRE SUR LA BOSNIE



Durant plus de quatre mois, entre avril et août 94, j'ai accompagné en tant que médecin militaire des convois de la Forpronu qui, à partir de la côte dalmate, ravitaillaient les villes de Bosnie centrale, et plus particulièrement Tuzla (...) Durant ces milliers de kilomètres, tandis que défilaient sous nos yeux les ruines des cités ou les villages bucoliques traversés par les pistes où nous rejetaient les routes minées, les ponts sautés, les lignes de front tortueuses, m'ont tyrannisé deux sentiments contradictoires: un impérieux besoin de dire, un interdit non moins puissant. À la fois je voulais donner chair à ce que j'observais, ce que je percevais, ce que j'apprenais, et je me sentais dans la peau du voyeur honteux surprenant des scènes intimes où il n'avait pas de place.
J'ai fini par m'abandonner…

À travers ces nouvelles, dans lesquelles s'incarnent des visages croisés, des silhouettes entr'aperçues, des anecdotes vécues ou simplement entendues, se complète la vision du conflit bosniaque proposé dans "La Chronique de Šantići". Elles nous présentent des êtres qui subissent au quotidien une guerre qu'ils n'ont pas voulue et qui les dépasse.


Six nouvelles sur les neufs du recueil ont été traduites en serbo-croate par
Mevlida Karadža ("Survivre à Sarajevo", éditions Labor),
traduction remaniée par Spomenka Džumhur.

Une nouvelle traduction, par Vanda Mikšić, de la nouvelle "En traduisant Mak Dizdar" a été publiée par la revue croate "Europski Glasnik"



Put za Bosnu

MEO-éditions, Bruxelles et Zenica, 1999.

ISBN 2-930333-04-9

Europski Glasnik

Europski Glasnik, Zagreb, 2007
ISSN 1334-6768



EXTRAITS

Du poste d’observation, les veilleurs croates ont entendu l’engin, et le café turc chauffe sur une plaque de tôle soutenue par deux tonneaux. Dans un angle, un échiquier peint à même le métal, avec des pièces sculptées au canif dans des bouchons. Il fait déjà chaud, on s’installe à l’ombre pour partager les cigarettes, les biscuits, le chocolat des Belges. On est ici presque entre amis, depuis le temps qu'on se rend visite, et même Nadžad est le bienvenu, autant sinon plus que le capitaine Lujić, officier compétent mais sévère, craint par ses hommes, glacial en apparence, mais que Brunart sait capable de colères blanches. Chacun des camps a droit à seize postes d'observation dans le no man's land, et les Casques bleus surveillent le respect des accords, patrouillant à longueur de journée, guidés à travers les mines par les délégués des deux parties, qui se contrôlent mutuellement.
Au début, ces guides changeaient à chaque mission, pas tous fiables. Mais les Belges ont obtenu que Nadžad et Dragan soient désignés en permanence. Depuis, tout baigne dans l'huile. C'est à quoi pense Brunart, tandis qu'il vérifie les trois Kalashnikov auxquelles doit se limiter l'arsenal, et que Lujić en profite pour les inspecter.
La plus jeune des sentinelles, à peine sortie de l'adolescence, raconte en s’esclaffant l’unique incident de la garde, hier à la tombée du jour, quelques balles qui sifflent aux oreilles, tirées de par là-bas...
La parabole du bras englobe tous les coquelicots de la cuvette, jusqu’à l’horizon encore dentelé de neige.
-Ceux d’en face?
Nul besoin d’interprète. Lujić a froncé les sourcils, mis ses deux mains en visière, et scrute à contre-jour le poste musulman, sur la colline d'en face. Il foudroie du regard Nadžad, impénétrable, qui a reculé de trois pas, et marque de toute son attitude que cette affaire ne le concerne pas. Les deux hommes se ressemblent, quarantaine farouche, front tourmenté, cheveux précocement blanchis, qui chez le Croate commencent à se clairsemer. Les treillis passés de l’ex-milice yougoslave seraient pareils sans les insignes neufs sur la manche, fleurs de lis ou damier, confuse héraldique jamais expliquée par aucun combattant.
-Ne!
Surpris par la conviction, Lujić pivote d’un bloc, fixe le jeunot qui vient de s’écrier, et qui, buté sur sa chaise, gratte à la pointe d’une baïonnette ses godasses empesées par des semaines de gadoue.
Le capitaine l’empoigne par le revers, le soulève d’un effort qui fait saillir les veines du cou. Violent conciliabule, trop rapide pour Ivanka. Juste une phrase ou l’autre grappillée au hasard comme les cerises d’un panier.
Non, ceux d’en face n’ont pas tiré. Ils sont venus eux-mêmes le dire!
-A travers les mines?
-A travers les mines!
-Ils savaient donc le chemin?... Alors... ce n'était pas la première fois?
-...!
À présent l’officier hurle presque, secouant le jeune homme qui n’esquisse pas un geste pour se dégager, mais bombe le thorax et le toise, dans un sursaut d’orgueil.
Nadžad s’est détourné, en contemplation devant le paysage, son lacis de tranchées de part et d'autre d'un chemin de terre à flanc de colline, tracé au cordeau, pour le contrôle duquel tant ont donné leur vie. Une expression amusée lui affleure le visage.
C’est un autre qui répond, face hâve rongée de barbe noire, chevelure graisseuse en cascade sous un bonnet de laine. Oui, ceux d’en face étaient déjà venus. Même, l’un d’eux vient chaque fois qu'ils sont de permanence... jouer aux échecs. Avec celui-là qui parlait, deux vrais champions!
-Aux échecs?
De surprise, le capitaine a relâché son étreinte. Puis il élève deux poings réunis en massue, et l’autre se recroqueville. Les Belges s’interrogent du regard. Ivanka empoigne la manche de Mourad. Brunard ébauche un pas...
Nadžad l’a devancé. Ses paumes s’abattent sur les épaules de l’officier dont les bras retombent, dont le torse, imperceptiblement, se voûte. D’une pression sans réplique, le Musulman le pousse vers l’échiquier qu’il contourne, dispose quelques pièces, murmure une phrase que, d’instinct, Ivanka traduit.
-Nous en étions là, Milan, et c’était à toi de jouer!
Comme pour s’extraire d’un cauchemar, l’autre secoue la tête. Il avance le bras, soulève une pièce, précautionneux, la repose, en effleure une autre.
Puis d’un revers de main, il balaie l’échiquier.
Ils restent face à face, bandés comme des arcs.
Lujić, le premier, se reprend.
-Cette partie, Nadžad, depuis ce soir-là, ça fait plus d'un an que je la joue dans ma tête. Je te connais trop bien, j’ai prévu tous tes coups, j’ai déjoué d’avance toutes tes ruses. Mais il vaut mieux qu’aucun de nous ne gagne... tant que les fous, ici, tiendront la place des rois...!
Le Musulman se relâche à son tour. Un sourire fugace, un peu triste, un peu malicieux, vient éclairer son visage.

*
*   *

Mira pose l'index sur une strophe. Elle lit en serbo-croate, puis traduit.
J'aimais
Et la toute-belle fut enlevée
Comme esclave
Quel esprit chevaleresque ne s'enfiévrerait pour une belle captive, fût-elle un peu vénéneuse?
Moi-même, quelles veuves, quels orphelins suis-je venu délivrer dans ces terres de désolation?
Les poètes savent tout, c'est pourquoi les Bosniaques les chérissent. Et c'est pourquoi traduire Mak Dizdar m'apprend plus sur eux que toutes les discussions.
-C'est l'épitaphe d'un homme appelé Gorčin. Ecoute! Ase ležit Vojnik Gorčin. Ici… comment dire?… est couché?… le soldat Gorčin…
J'écris sur mon bloc-notes: « Ici repose », que je biffe.
« Ci-gît le soldat Gorčin. »
Mira poursuit, et moi je note, je cherche les mots, et le poème s'ordonne, mais plus s'éclaire la signification et plus se dérobe la musique, plus j'ai l'impression que s'en perd l'essence.
-Voilà! C'est un poème du temps jadis. Il reprend le ton des inscriptions funéraires sur les vieilles tombes bogomiles qu'on peut encore trouver, en Herzégovine surtout. Mak Dizdar aimait ces textes, il les recueillait pour s'en imbiber. Ils sont la mémoire bosniaque, ils disent un peuple rebelle dans l'âme, qu'aucun ban, aucun bey, aucun sultan même, n'a jamais pu dompter, mais qui était aussi buté que fier, et réfractaire à tout changement. La plupart des Croates qui ont adhéré à l'islam étaient de ces Bogomiles fuyant les persécutions chrétiennes. On le dirait écrit pour nous, pour aujourd'hui. Pour cette guerre absurde. Et même… écrit pour toi. C'est pourquoi je te l'ai choisi.

Ci-gît
Le soldat Gorčin
Dans sa propre terre
Sur l'héritage
Des siens
 
Je vivais
Mais j'appelais la mort
Nuit et jour
 
De fourmi jamais n'écrasai
Mais comme soldat
Je suis parti
 
Je fus
De cinq et cinq guerres
Sans bouclier et sans armure
Pour qu'enfin
Cessent
Les mélancolies

 
Mira, dis-moi, redis-moi, dans ta langue si mélodieuse!
Alors elle scande les derniers vers.
«E da ednom… Prestanu… Gorčine.»
Et je répète, de mes deux poings serrés me martelant le front, pour que me pénètrent cette harmonie, cette langueur indéfinissables.
«E da ednom… Prestanu… Gorčine
Pour qu'enfin… Cessent… Les mélancolies»
Et j'enrage de lire ces pauvres mots tracés sur ma pauvre feuille, et d'y pressentir en vain un univers qui se dérobe.
-Tu vois, Gorčin, c'est un nom propre, mais Gorčina c'est aussi « la mélancolie ». Et tous nos malheurs sont dans ce vers. Existe-t-il, dans ton pays, un seul homme appelé « mélancolie »? Peux-tu envisager qu'un seul homme porte ce fardeau sur ses épaules, tout le poids du malheur, de la fatalité, qu'il traîne au long des routes, et au long de sa vie? Et que cet homme en tire gloire, jusqu'à en faire son épitaphe? Quand tu auras compris cela, tu auras compris notre guerre. Chacun, chacune de nous, la portait sur ses épaules, depuis l'instant de sa naissance (…)
Je fus tué d'étrange mal
 
Ne m'a frappé aucune lance
Ne m'a percé aucune flèche
Ne m'a fauché
Aucun sabre
 
Je fus tué de souffrance
Incurable


Le cœur me fait mal à en étouffer, je refoule mes larmes à grand peine, et j'écris, j'écris, pour ne pas éclater, sous ta dictée, Mira, ma douce Mira, ma sereine Mira, qui dois porter en toi semblable souffrance, et trouve encore la force d'irradier ta paix.
Et moi qui voulais secourir, moi qui voulais consoler, moi qui n'ai rien offert, qui bientôt m'en irai pour ne plus revenir, Mira, ce soir de mon dernier voyage, comme j'ai besoin de ton bon sourire, de ton bon regard, de toute cette affection que tu portes à ceux qui t'environnent.
 
J'aimais
Et ma toute-belle fut enlevée
Comme esclave
 
Si vous rencontrez Košara
Sur les routes
de Dieu
Dites-lui
Que je lui fus
Fidèle

 
Silence. Beauté. Espoir.
C'est l'heure exquise du soleil oblique sur les collines, mais ceux dont la journée s'achève, l'un après l'autre, viennent rire aux tables proches, et le charme se brise. Mira nous abandonne pour sa demeure solitaire (…)
Je reste seul à relire le poème. Un poids m'est ôté. Si je pleurais, je n'en aurais pas honte. Les larmes qui couleraient de mes yeux seraient larmes de bonheur.
Oui, je te comprends, oui je t'aime, Gorčin, Mélancolie, soldat fidèle, je comprends le chauffeur amoureux et la jeune fille à présent chère à ma mémoire, comme resteront chers les enfants de Ribnica, la fillette à la main confiante, les adolescentes éprouvant sur nous leurs charmes en fleurs.
Et la paysanne à la vache. Et le Zatte Kroaat, l'étrange Slovène, l'officier du ferry, son collègue aux échecs, le violoniste de Salzburg, la jeune et déjà vieille mariée, l'épouse désemparée, les quatre amis trinquant au crépuscule, silhouettes à peine entrevues, mais qui ont pris racine en moi, tandis que nos camions longeaient les champs de désolation.
Moi aussi, Gorčin, comme soldat je suis parti, sans savoir pourquoi, sinon qu'il le fallait.
Et comme toi, je cherche, sur les routes de Dieu, sans bouclier et sans armure, la toute-belle à tirer de l'esclavage.
Une toute-belle qui n'est pas de chair, qui toujours se dérobe et m'aspire dans son sillage, dont j'ignore jusqu'au nom, un nom pourtant inscrit en moi, comme sans doute en chacun, le jour de ma naissance, et dont je n'ose pas même espérer qu'il se dévoile à celui de ma mort.)



Il me faut souligner combien l’écrivain belge a réussi, à travers les neuf histoires qui composent ce recueil, à aller encore plus loin dans sa démarche. En nous apportant la preuve que la fiction pouvait être plus forte que la réalité et frapper davantage les consciences.
Henri-Charles Dalhem, Coopération, Lausanne.

Le projet est assez clair : tenter de percer, derrière les événements dramatiques qu'il a côtoyés (…), l'homme tel qu'en lui-même, au point de trouver, entre là-bas et ici, au-delà de la réserve qu'il éprouvait devant son envie de raconter, parce que sa connaissance des faits ne pouvait être que partielle, des points communs justifiant ses récits : « Je me suis dit que mes réticences n'a valent rien à voir avec mon ignorance du milieu. Que les êtres étaient partout semblables, que cette vieille grand-mère,   Hubert et les Tchetniks ne différaient que par les circonstances, et qu'en allant à l'essentiel, avec un minimum d'empathie, sans risque de trahir, je pouvais prêter une histoire à ceux et celles qui m'avaient touché. »
Des rencontres brèves, des petits faits d'importance apparemment mineure permettent à Gérard Adam d'appréhender la réalité humaine, qui résiste à tous les ébranlements malgré la violence du contexte. On trouve donc, malgré tout, des histoires d'amour et d'amitié, certes parfois malmenées par les circonstances. Mais il arrive aussi, paradoxalement, que les circonstances soient à l'origine de ces histoires...
Au fond, s'il n'y avait pas ces noms de lieux devenus familiers parce qu'ils sont entrés de force dans notre actualité quotidienne, s'il n'y avait le bruit du canon et des armes automatiques — il est vrai que cela fait déjà beaucoup —,- les nouvelles pour- raient être situées à peu près n'importe où.
"La route est claire sur la Bosnie" est un titre qui est venu naturellement, parce qu'il a été entendu par l'auteur lors d'une conversation par radio entre deux véhicules d'un convoi dans lequel il se trouvait. Il le raconte dans la première nouvelle, qui n'en est d'ailleurs pas une et qui est plutôt une mise en situation, une explication parfois un peu redondante  par  rapport  à l'avant-propos. Le projet de l'écrivain n'avait pas besoin de si longues justifications, et les états d'âme gagnent souvent à n'être pas trop analysés.
Peu importe: quand Gérard Adam s'éloigne de ses propres élans et de ses peurs intimes, quand il se permet une interprétation romanesque à partir des personnes rencontrées, il séduit tout autant que dans son premier roman. L'épaisseur de la vie s'installe tout de suite, sans développements superflus, et ses personnages existent réellement.
On devine, à travers la mise en scène des situations, la tension qui habite autant les protagonistes que l'observateur inquiet. Partagé entre deux sentiments contradictoires ("un impérieux besoin de dire, un interdit non moins puissant"), Gérard Adam aurait pu rester silencieux : "A la fois je voulais donner chair à ce que j'observais, ce que je percevais, ce que j'apprenais, et je me sentais dans la peau d'un voyeur honteux surprenant des scènes intimes où il n'avait pas de place". Heureusement, il a fini par s'abandonner. Et il a bien fait.
Malgré les quelques petits reproches qu'on peut faire à un recueil dans lequel Gérard Adam s'implique parfois trop, l'ensemble constitue un authentique témoignage sous forme de fictions portées par une écriture très tenue et un sens de la narration grâce auquel le lecteur accompagne toujours les événements.
Pierre Maury, Le Soir.

Entre lucidité et sensibilité, ces deux livres remarquables nous éclairent et entretiennent en nous le malaise de I' "honnête homme" en face des événements qui le dépassent. L'écriture claire, concise et précise de Gérard Adam est à elle seule un modèle du genre. Dans le fouillis des événements, le chroniqueur cherche le fil ténu qui le rattache à l'entendement et à la logique de l'histoire. Mais c'est le plus souvent l'irrationnel qui remporte et l'auteur se trouve alors coincé entre le témoignage et l'imposture   Mais ici, l'honnêteté de l'auteur est à la mesure de sa lucidité. Rien n'échappe à l'oeil perspicace du médecin et tout est scrupuleusement rendu dans le cahier du chroniqueur. Gérard Adam échappe à tous les pièges du voyeurisme et de l'hyperbole. La mesure et le tact commandent des récits où la colère même est un signe d'intégrité. Véritable témoin de son temps, Gérard Adam livre des pages frémissantes et tourmentées qui l'honorent. Il n'est pas seulement le "correspondant" d'une guerre que nous vivons sur le petit écran, mais aussi le révélateur d'une certaine (in)conscience occidentale.
Le livre fermé, on prend le temps de la réflexion; comme l'auteur, on cherche à prendre du recul et tout comme lui, on n'y arrive pas vraiment Non seulement deux livres bouleversants mais aussi, dans l'oeuvre de Gérard Adam, parmi les plus "urgents" et les plus accomplis de son itinéraire d'écrivain.
M. Joiret, Le Non-Dit

Recueil de nouvelles où s'incarnent, dans la fiction, visages croisés et anecdotes vécues ou entendues. Les deux ouvrages intéresseront ceux qui, au-delà de l'analyse politique parfois réductrice, cherchent à mieux cerner le profil des protagonistes du conflit bosniaque.
Le Vif – L'express.

Dans la plupart de ces neuf nouvelles, qui sont comme autant d'études de cas, l'observation et l'analyse des attitudes individuelles aide à mieux saisir la complexité des comportements collectifs. Le «je» est souvent présent. Le narrateur se livre fréquemment à l'introspection. De plus, il ne se cache pas de faire son miel de situations réelles qu'il a lui-même observées, ou d'épisodes vécus qui lui ont étés relatés. Aussi a-t-on plus d'une fois d'avoir plutôt affaire à des récits. En fait, le besoin de dire le vécu, de dénoncer, d'expliquer font que la narration n'est pas une fin en soi, qu'elle n'a pas la «gratuité» de la nouvelle. Le déroulement de l'histoire s'en trouve parfois retardé ou interrompu par des séquences intercalaires. On sent que l'auteur « en avait trop gros sur le cœur » pour ne pas nous entraîner dans les méandres des souvenirs, des contradictions, des interrogations, des inquiétudes.
Les personnages n'en restent pas moins attachants, qu'il s'agisse par exemple, du vieux bûcheron Suljo, de Mirjana la musulmane modérée, d'Envera qui se bat au milieu des siens. Tous portent en eux, chacun à sa manière, une partie du drame collectif, tous témoignent, si l'on peut dire de leur bonne foi, de leur volonté de sauver leur identité. L'on se demande finalement, en quoi, bon Dieu, ces Serbes, ces Croates, ces Musulmans (avec ou sans majuscule) diffèrent à ce point les uns des autres qu'ils ne puissent que s'entre-tuer. L'auteur sympathise avec ses personnages; il partage leur amertume. On en vient à évoquer le « Je suis las de guerre » de Vigny dans « Servitude et grandeur militaire ». Ici, justement, la grandeur réside dans le courage, la dignité des personnages. La tristesse est toujours présente; l'humour, pour autant, ne manque pas. Si l'auteur analyse avec finesse et nuance, avec tendresse aussi, ses personnages principaux, il jette un regard sans illusion, mais acéré sur les figurants : filles pas farouches, soldats, membres d'organisations caritatives pas toujours si charitables que ça...
Peu de portraits physiques. Des esquisses plutôt. Mais l'auteur est très attentif à l'expressivité des visages, des regards, des attitudes. Les paysages sont décrits en quelques mots, un paragraphe tout au plus. Mais certaines de ces descriptions sont des morceaux d'anthologie.
À recommander a tous ceux qui cherchent un livre qui « parle enfin d'autre chose ». Un autre chose de très loin, et à la fois très près de nous...
Roger Cantraine, Le Peuple.

Quand il y a urgence dans le témoignage, il n'y a pas de livre de trop. Gérard Adam a hésite avant d'écrire celui-ci : de quel droit peut-on s'arroger le malheur des autres ? (…)  il raconte ici la vie de Yougoslaves qu'il a croisés. Il nous fait découvrir la guerre et ses contradictions de l'intérieur, autrement que par le compte-rendu froid de faits et de ncgociations. Il n'y aura jamais un livre de trop comme celui-là. A lire, ne fusse que pour « La Rivière bleue » et surtout pour entendre, autrement, le conflit yougoslave.
Michel Torrekens, Le Ligueur.

Des nouvelles ? Plutôt, une avancée romanesque tissée à même la chronique, avec le personnage du conteur : Gérard Adam. Ces nouvelles sont du vécu. Anecdotes par ouï-dire ou réelles rencontres, elles disent l'atroce ou l'impensable de ceux qui sont devenus la guerre à force de vivre avec elle.
L'honnêteté et la délicatesse de l'auteur nous permettent d'approcher avec respect, sans voyeurisme, l'univers carcéral à ciel ouvert. Et les merveilles qui s'y rencontrent.
Des livres qu'il faut absolument lire, maintenant. Pour comprendre, mais surtout, pour « sentir ».

Luc Norin, La Libre Belgique.