Vol Oiseau blanc
Luce Wilquin
Avin, 1996
ISBN 2-88253-093-5
328 pages


Œuvre de couverture:
Monique Thomassettie,
"Marine",
huile sur toile, 1990.



Bouton
Retour à la
bibiographie







LE VOL DE L'OISEAU BLANC



Hervé Leriche a incité sa femme à le quitter pour n'avoir pas à la quitter. Il souffre d'être séparé de sa fille. Le projet auquel il a voué trois années vient de s'effondrer. Bousculé par un ouragan d'émotions, il erre sur les falaises d'Étretat et s'y lance, après un soir de passion, dans une enquête-quête sur une peintre honnie des autochtones, y croise et recroise le Napoléon des godillots, un chevalier-errant des greens, un gnome épris d'aviation, une grande bourgeoise devenue cardiologue, un antiquaire en quête de mysticisme sans Dieu. Il y philosophe sur les artistes, le golf et les informaticiens, le vol des mouettes, l'inspiration, les taupes, les lapins et les vaches, la guerre et la fusion avec l'infini.
Qu'est-ce qui a donc poussé les aviateurs Nungesser et Coli à tenter l'aventure d'où l'on ne revient pas ?


L'ouvrage a été sélectionné par Jacques De Decker parmi les cinq meilleurs livres belges de l'année 1997 pour la rvue "Le Carnet et les Instants".



EXTRAITS

Le terrain s'aplanit. Il s'oriente vers la rumeur des vagues, les sens en éveil, chaque pas éprouvant le sol avant de se poser.
Et soudain, à la disparition de tout écran sonore, il pressent le gouffre. Une impression le transperce, d'être parvenu à un terme, là où il faut se précipiter dans le vide, ou se retourner et faire front.
Ni l'un ni l'autre pour un Hervé Leriche! Il ôte son ciré, l'étend pour couper l'humidité du sol et s'assied. Un abîme sous lui, s'enfle et se désenfle le pouls de l'océan.
Il s'efforce d'y mouler son souffle.
La brume lui paraît étrangement tiède, comme une ouate douillette. Et le corps se souvient. Il est bébé, la poitrine déchirée par la toux. Sa mère le frictionne d'un baume odorant et l'emballe dans un coton chaud. La douleur s'estompe…
Une lutte sournoise l'a pris comme lice, entre la douceur de cet enveloppement et l'effervescence intérieure. Tantôt une sensation de bien-être lui engourdit les membres, lui dilate la poitrine, et tantôt, rageur, le tumulte des ruminations revient nouer les muscles et les viscères. Il cesse toute résistance. Les bouffées d'agitation finissent par le traverser pour se perdre dans le néant comme un grimaçant cortège.
Nul mouvement de l'air, nul frisson dans les touffes d'herbes. Juste un son ténu entre deux vagues, à la limite de l'audible, comme tissu que l'on froisse: une présence, à dix pas, qu'il efface aussitôt.
La buée qui s'exhale de ses lèvres paraît elle-même sécréter cette sphère d'uniforme grisaille, où l'écho à perpétuité se renvoie le roulement des vagues.
Obsession du flux et du reflux.
Éternelle et dynamique stagnation.
Dissolution du temps, dissolution de l'espace.
Univers issu de lui, qui l'englobe en retour.
La pulsion lui vient de s'y jeter.
Projection vertigineuse, expansion, comme s'il flottait puis se perdait, chaque parcelle de lui-même redevenant parcelle d'un temps immuable…
Il lui semble crier, mais c'est un cri intérieur.
D'arrachement, d'exaltation.
D'incommensurable désir…
 
L'élan a-t-il induit ce frisson qui anime le brouillard?
Tressaillement, continu, impalpable, sorte de pulsation vitale, tandis que se densifie une masse indistincte et duveteuse.
Obscure puissance d'un monstre gardien qu'aurait engendré son appel.
Son cœur se révulse, il prend conscience du vide sous son corps.
Se penchant, il perçoit la matière de la roche aux boules soyeuses de quelques mouettes blotties dans ses replis et dont les ailes suscitent le vent, barattent la brume qui s'effiloche et se dilue. Recréation d'un monde, redistinction des éléments au sein de ce chaos qui l'englobait, au sein duquel il aspirait à se dissoudre.
Un frémissement, loin en contrebas, devient danse de lames grisâtres, virant à l'argenté puis à l'aigue-marine, avec des reflets d'un roux fondant.
L'Aiguille alors émerge, obélisque tendu, suscite la fente dans la falaise.
Et la mer d'un seul coup s'embrase, puis se dévoile dans son immensité.

*
*   *

Hervé ressent la curieuse impression que le petit homme a été mis en travers de sa route, grain de ce chapelet qu'il égrène ici de rencontre en rencontre, et qui lui apporte, sinon une réponse, du moins une aide à la formulation des pensées qui l'agitent.
L'engourdissement le gagne. Il se lève, s'étire, fait un tour sur lui-même. Louis Brulin fixe une laisse au collier de son chien, que fascine dangereusement un couple de mouettes au ras du précipice.
-Vous faites bien de l'attacher. S'il se jetait sur ces deux mouettes occupées à se faire des mamours…!
-Des mouettes…?
Regard de commisération. D'indignation, presque.
-… Mais ce sont des goélands, Monsieur! Tout autre chose que des mouettes. Vous en trouverez bien quelques-unes, mais nos rochers sont avant tout le paradis des goélands, même si nous les appelons «des möwes», ce qui fait penser à «mouettes». Ces deux-là sont des argentés, les plus nombreux. Nous en avons aussi des bruns, et même quelques marins, les rois de l'espèce. Fameux volatiles, et fameux pêcheurs! Du temps où les Étretatais s'adonnaient eux aussi à la pêche, la concurrence était rude. Maintenant, nous vivons du tourisme et comme vous le voyez, en bonne intelligence. Ils sont même devenus nos alliés, en quelque sorte. Les visiteurs en sont bleus.
Comme pour lui donner raison, avant de s'en aller à la suite de leur guide, les Japonais attendris mitraillent le couple ailé qui, du bec, se lisse mutuellement les plumes.
 -C'est la saison des amours. Bientôt, ils vont pondre. Vous pourrez les voir couver, chacun à leur tour, le mâle comme la femelle. Ce sont des animaux fidèles, bien autre chose que…
Coup de menton désabusé en direction des amants sur leur crête, qui ont repris leur exploration réciproque.
Saison des amours… Animaux fidèles… Hervé s'est mordu les lèvres.
-Vous n'êtes pas tendre pour nos semblables.
-Si je vous disais… Savez-vous qu'ici, nous sommes champions toutes catégories pour les suicides? Pas les Étretatais, bien sûr, encore qu'il existe chez nous une expression: «Mets des galets dans tes poches, et va sauter des falaises!» L'influence de nos trois Demoiselles, sans doute! Mais surtout, on vient de loin se suicider chez nous. En face, près du monument, les vols planés en voiture, tous phares allumés. La police installe des barrières, mais les candidats parviennent toujours à les défoncer. De ce côté-ci, la grande spécialité, ce sont les plongeons en robe de mariée, de préférence les soirs de week-end, quand on illumine les falaises. Il y a toujours des témoins sur la plage, l'effet est saisissant! Et nos pauvres pompiers s'en vont récupérer les corps aux cent mille diables. C'est que les courants, dans le pays… Même les galets voyagent, un jour ils se tassent à l'est de la plage, un jour à l'ouest… Ah, ils ne chôment pas, nos pompiers, entre ceux qui se laissent couper la retraite par la marée, ceux qu'un éboulement emporte, je ne vous dis pas… Tenez, pas plus tard que le mois dernier, à cet endroit précis, un touriste qui voulait photographier sa femme et ses enfants devant le paysage. Sans doute qu'il n'arrivait pas à tout cadrer, alors il recule, il recule… Patatras! Un Belge! Ils l'ont repêché au-delà de Bénouville… Notez, l'inverse peut se produire, le miracle! Au dix-huitième siècle, une tempête épouvantable a jeté sur nos roches un bateau suédois. Les cadavres des matelots jonchaient la plage. Nos ancêtres en ont découvert un dans la cavité qu'on peut voir au bas de cette falaise. Mais quand ils ont voulu le porter auprès des autres pour lui donner une sépulture, il s'est réveillé. Au moment de s'abandonner aux vagues, il avait recommandé son âme à Dieu, et une lame l'avait déposé inconscient dans cette grotte… C'est tout de même moins fréquent que les accidents ou les suicides!
-Mais pourquoi diable en robe de mariée?
-Les gens croient s'aimer, à la vie à la mort, puis vient l'indifférence, à la fin ils se haïssent… Et ils se torturent… Tout ce qu'il leur reste pour attacher l'autre, c'est de s'incruster dans sa mémoire. D'où cette mise en scène, à la fois tragique et d'une grandiose beauté. Croyez-moi, tous les matins, quand je me réveille, je remercie Dieu de ne pas avoir donné de compagne à Louis Brulin. Au moins, avec celui-ci, pas à craindre de déception…!
Il tire sur la laisse, et son chien le suit, docile, aussitôt oublieux d'Hervé qui regarde leur couple s'amenuiser vers la Manneporte. À l'emplacement du premier soir, le petit homme se retourne, désigne les amants toujours occupés l'un de l'autre.
Et d'un geste fataliste, il écarte les bras
.

*
*   *

Il grimpe, comme au Golgotha de son rêve.
Tant que la colline l'abrite, le vent reste affrontable, même s'il hurle au-dessus de sa tête comme une foule en délire, si chaque coup de boutoir le fait vaciller, parfois le casse en deux, rompt une marche qu'il reprend aussitôt, buté, les dents serrées, les mains glacées, les oreilles sifflantes. Au moment où il atteint le faîte, un coup de massue le jette au sol. Impossible de se redresser, front de colère qui se déchaîne, grêle de fins cailloux, touffes déracinées, canettes vides. Il progresse à quatre pattes vers la Porte, se protégeant derrière la moindre aspérité, franchit en se cramponnant la passerelle de fer, s'affale à l'abri du piton, suffoquant, la poitrine défoncée par la percussion du cœur.
Dès qu'il a repris souffle, il se redresse, précautionneux, collé à la roche, pour jeter un œil à travers l'échancrure. Illuminée par les projecteurs et le feu des éclairs, la scène évoque un spectacle mégalomane dans un théâtre de poche. Des vagues gigantesques montent comme des soufflés puis s'écrasent contre les édifices, les plus hautes envoyant leurs tourbillons blanchâtres par-dessus le casino. L'eau rampe dans les rues, de plus en plus loin, son miroitement sourd gagne la place du marché, progresse vers l'hôtel de ville. Sur la falaise d'Amont, impassibles, hautaines, saupoudrées d'argent, la flèche et la chapelle dominent la ville transie, comme une fête brillante dans le salon des premières tandis l'équipage s'épuise à contenir les trombes qui s'engouffrent dans la cale.
Un paroxysme de tornade le force à se rasseoir.
Il ignore ce qui l'a poussé ici, mais il devait y être, il ne quittera pas Étretat sans affronter cet ouragan que la distraction de Guillemine lui a prédit le premier soir, ultime rendez-vous aux carrefours de sa vie et de sa mort, comme ce marin suédois rejeté dans sa caverne par une tempête semblable, étendu parmi les cadavres avant le miracle de sa résurrection. Ses compagnons avaient péri, lui a survécu. Mais qui décide? Ou quoi? De l'heure. De la manière. En dehors de nous, de toute façon! (…)
Ce cortège du premier jour…! Non aux licenciements! Décidément, les péripéties de son voyage s'enfilent comme les stations d'un chemin de croix, chacune annonçant l'autre! Avec un peu de bonne volonté, sa banque le tirera deux mois, trois s'il interrompt la pension alimentaire et s'il vend sa Lada, trois mois pour solliciter ceux qui tentaient naguère de le débaucher, qui ne manqueront pas de lui faire payer son refus, vae victis, d'autant que les autres n'auront pas attendu son retour pour tenter de se recaser. Sinon, la rue, ce clochard dont il a pris l'allure sous prétexte de vœu, mais quel vœu, et pour quoi encore? Poussée vitale, toutes ces grandiloquences…! Il fantasmait la conquête de sa liberté! Le vol de l'Oiseau blanc…! Tu parles! Aménager l'espace de sa cellule, tout au plus, de sorte qu'il puisse y tourner en rond sans trop se heurter aux obstacles, drogué comme un derviche par sa folle giration, fuyant le réel pour l'imaginaire, sa litanie d'échecs pour le fantasme de Magda Printz, allant buter contre un mur et puis l'autre, ces deux Portes d'Étretat, Aval, Amont, Aval, Amont, jamais au centre de lui-même…
Et qui sait, le sida en prime!
Indécrottable zéro, Hervé Leriche, zéro, zéro, zéro…!
Il défie de ses hurlements le fracas des bourrasques, forcené qui se dresse, que balaie aussitôt la gifle formidable. Il roule sur lui-même, rampe vers son abri, s'allonge sur le dos. Ciel préhistorique, forêts de feu et de ténèbres, éruptions, arborescences d'éclairs, coulées de glace et de lave, brusques soulèvements, retournements, éventrations, membres qui se tordent comme ceux des déments, crachats blêmes, baves de glaires blafardes. Démesure. L'univers craque de toutes parts. Est-ce un autre monde qui surgit dans les affres, notre monde qui explose hors de sa pitoyable écorce?
Et si tout cela n'était que mauvais rêve?
Mais il est trop lucide au fond de son ivresse, il lui fallait cet ouragan, dernière chance que la vie lui offre, s'arracher à sa gangue comme les éléments. Il se coule vers le sentier d'où il avait admiré l'effacement du soleil-montgolfière, du soleil-saturne. Où se terrent ces goélands dont il prenait le soudain raffut pour un dernier hommage à la chute du jour, quand ils se défendaient contre un matou dénicheur?
Il parvient à se caler sur le même siège naturel. Orage sec, blanche fureur. Chevauchée d'écume, à perte de vue. À l'acmé des éclairs il a face à lui l'Aiguille, dressée depuis la nuit des temps comme un juge intraitable.
Un des juges de son rêve…
"Qui est Magda Printz, qui est Magda Printz…?" Vociférations de la foule, rien ne les fera donc taire?
Un coup de bélier l'abat à genoux, les mains agrippant une pierre volumineuse. La jeter bas! Massacre! Massacre! Il pousse de toutes ses forces, se tourne, s'arc-boute, les pieds contre la roche. Il la sent frémir. Non, cette maudite falaise n'est pas inébranlable, il bande tous ses muscles et elle se descelle, il la roule, un centimètre, dix centimètres, vingt centimètres, assez pour qu'elle glisse d'elle-même, bascule dans le précipice. Il la lâche à temps pour n'être pas entraîné, s'écroule à plat ventre dans un rugissement de triomphe, tandis que le vacarme se perd dans celui de la foudre. Il en avise d'autres, plus petites, démantibuler cette Porte, bloc après bloc! En empoigne une, saisit le creux de deux rafales pour se dresser et canonner l'aiguille, trop loin, bien trop loin pour espérer l'atteindre, mais il recommence, tant et plus, fouettant la tourmente à l'acmé des éclairs, rage écumante, frénétique, Hercule nettoyant à grands jets les écuries d'Augias, ses propres écuries d'Augias, que le fleuve détourné disloque le manège à chenilles, roule les hippopotames, chavire les eurocrates…
C'est trop provoquer! La tornade s'exaspère contre ce trublion, le ciel à nouveau crève, des cataractes tourbillonnent, il glisse à chaque effort, chaque jet le plaque au sol, manque de le précipiter. Cinglé de coups de fouet, il bat en retraite, se traîne sur les genoux et les coudes jusqu'à la casemate, se glisse à l'intérieur, se laisse tomber contre une paroi qui sent l'urine de chien, la moisissure. Le vent mis en échec siffle de fureur, s'engouffre par les meurtrières, y chasse des gerbes d'eau qui s'étalent en flaques. Hervé se juche sur une dalle, se recroqueville, épuisé, la tête entre les bras, le col du ciré protégeant le visage. Son pouls se calme. L'effort, l'excitation, l'ont réchauffé. L'enveloppement balsamique de son enfance… Bébé-Sandrine frictionnée dans l'essuie-éponge lavande qui a tiédi sur le radiateur… M'sieur Vot' bébé a un gros rhume sur la poitrine… Engourdissement…





Gérard Adam: la quête spirituelle d'un agnostique.
Comme toujours, Gérard Adam a puisé autour de lui la matière du roman : ce livre est basé sur deux expériences et une discussion: "une expérience de fusion en arrivant à Etretat en pleine purée de pois, puis en voyant surgir la mer: une expérience d'entendre des mouettes — des goélands — et de sentir que je fais partie du cri; et une discussion avec un copain informaticien qui m'expliquait être dans un état second quand il écrit un programme — je ressens la même chose quand j'écris. Les trois choses, ensemble, m'ont permis la formulation d'une quête spirituelle non liée à l'existence d'un Dieu."
Quand il est arrivé à Etretat,Hervé Leriche est au bord du découragement. Il s'est enfui de son travail d'informaticien pour des vacances certes bien méritées, mais sur un échec. Il est célibataire par la force des choses, et sa fille lui manque. Il ne sait pas ce qu'il cherche, ni même s'il cherche quelque chose, et il ignore encore davantage ce qu'il va trouver.
Pourtant, là, sur cette terre abruptement interrompue par des falaises, au milieu des oiseaux qui crient, avec pas très loin une femme qui peint et l'intrigue, il va accomplir un parcours essentiel, une traversée du miroir au terme de laquelle il découvrira peut-être quelle est sa véritable place dans le monde.
« Le vol de l'oiseau blanc » est le roman le plus épais de Gérard Adam depuis ses débuts. Ce n'est pas par hasard: il y resserre sans doute le mieux sa thématique de la création, dans tous les sens du mot, autour des questions essentielles qui le hantent. Ici, le temps n'est rien — le séjour à Etretat dure quelques jours —, l'intensité des sensations, en revanche, lui donne une profondeur qui éclaire la vie, alors même qu'on la croyait sur le point de chavirer comme ces femmes qui se jettent des falaises en robe de mariée...
Pierre Maury, Le Soir.

Le Soir
Pierre Maury a cette fois préféré la forme de l'interview à celle de la recension.

"Le Vol de l'Oiseau blanc" nous emmène au bord des célèbres falaises normandes, là où Nungesser et Coli se sont élancés une dernière fois vers l'Amérique. Terrible destin qui engloutit dans l'océan les rêves des Icare français quelques jours avant que Lindbergh traverse victorieusement dans l'autre sens.
Mets des galets dans tes poches et va sauter des falaises, dit-on à Etretat. Mais ils viennent de loin ceux qui font vivre un dernier bond à leur voiture avant de franchir, phares allumés, l'espace entre les deux falaises. Comme celles, qui, vêtues de leur robe de mariée une ultime rois, se précipitent dans la lumière des projecteurs et s'échouent sur le sable, pauvres pantins blancs désarticulés provoquant juste un chant sauvage un peu plus aigu des mouettes et des goélands dérangés. Des falaises d'Etretat, prend-t-on son envol ou s'écrase-t-on lamentablement ? C'est entre ces deux ouvertures que balance le cœur d'Hervé Leriche, informaticien fou, indécrottable zéro que sa femme vient de quitter, initiateur d'un projet grandiose qui vient de s'effondrer... Quelle réponse dans ce paysage grandiose où tout pourrait avoir commencé ?
Un espace entre deux falaises, l'Aiguille, la Manneporte, y perçoit-on l'âme de tous les matins du monde ou un gouffre où l'on saute sous le regard de petites filles horrifiées ? Allers, jamais retour ?
Il est des jours où l'on croit, volontiers que le temps est à 1'unisson, nul besoin de relire les pré-romantiques  pour le savoir : le brouillard est au diapason des cœurs essoufflés. Lambeaux d'amertume qui se déchirent par instants, fragments de lumière qui surgissent là où c'est incongru et n'éclairent que la douleur. Etretat perdu dans le brouillard, dérisoire aventure de celui qui a tout perdu et cherche à clarifier sa vie.
Des éclats d'opacité fulgurante, des nœuds de lumière éblouissante traversent cette touffeur blanche, ce coton informe aux goûts et couleurs sales. Puis, une certaine chaleur, une certaine douceur, l'odeur des baumes pour la toux que les mamans frictionnent sur la peau des bébés. Les souvenirs de la douceur de ces moments-là luttent avec les violences de l'échec. Là, à Etretat, au bord du gouffre qui s'ouvre sous lui, qu'il sait mais qu'il ne voit pas, Hervé Leriche se déchire...
Soudain, la brume frémit vers l'argenté, qui vire ensuite à l'aigue-marine, retraçant les contours de l'océan face aux roux chauds des ocres. Et, dans cette renaissance subite du monde, une femme peint. Peint l'ineffable, l'indicible, l'âme d'un lieu sublime, d'une genèse miraculeuse et soudaine. Premiers instants à Etretat, entre désastre et nouveau départ. Nouvel amour ?
D'une rencontre à l'autre, d'une piste à l'autre, Hervé Leriche cherche la voie de la survie. C'est à Bruxelles, la lointaine, qu'un autre se suicidera...
Le Vol de l'oiseau blanc hésite, effleure le minable, touche le magique, s'inquiète du quotidien, se frotte aux philosophies d'un petit monde luxueux qui s'adonne au golf ou au farniente, croque une galerie d'autochtones, méchamment, redécouvre la placidité des vaches au bord des falaises, et la fulgurance du désir d'être oiseau pour enfin s'arracher à la glaise.
Gérard Adam, lui aussi, semble hésiter : entre poésie et réalisme, enquête presque policière et propos résolument philosophiques. Si ces oscillations entre fulgurance poétique et hyperréalisme explicatif ne vous dérangent pas, vous pourrez entrer de plain-pied dans un univers à la fois contemporain et très romantique...
Nicole Widart, le Carnet et les Instants

Hervé Leriche incite sa femme à le quitter et tente de transmettre à l'autre le témoin de la débâcle... Mais toute rupture est plus complexe; Hervé souffre d'être séparé de sa fille et il flotte un peu dans l'habit nouveau de la liberté retrouvée. Sans projet précis, il fait l'éponge et s'imprègne de sentiments divers, souvent contradictoires et toujours douloureux. Poussé par un « désir d'ailleurs » qu'il ne peut pas définir, il s'efforce de démêler l'écheveau du réel et de l'imaginaire, un véritable noeud de contrastes forts et de désirs informes. Il choisit de passer quelques jours à Etretat, sans doute pour oublier ce "moi" qui lui échappe, peut-être aussi pour s'effacer, comme Michel Butor l'avait fait avant lui, devant la "personnalité* d'un paysage puissant, éloquent et sublime. Mais Etretat dégage des pulsions et des parfums; Etretat vit une histoire saturée d'âmes et nourrie de défis. Nungesser et Coli, les deux aviateurs, n'y ont-ils pas connu une incroyable aventure? Suffit-il d'une nouvel espace pour alimenter de nouvelles rencontres? Hervé Leriche fera la connaissance de Magda, un peintre inscrit dans le paysage et nimbé de mystère, mais son histoire d'amour ne révélera qu'une évidence: Hervé est un homme seul, bouffi d'émotions et inapte au bonheur... un homme comme beaucoup d' autres en quelque sorte.

Un roman d'atmosphère
Gérard Adam retrouve, sans la chercher vraiment, la piste du roman nordique, voilé de brumes, édifié dans l'étrange et profondément associé à la peinture. Très naturellement, le romancier situe le cadre de son intrigue dans un paysage dominateur
et vivant , une sorte d'ogre fabuleux qui avale les créatures sans leur laisser le temps de la reconstruction. Etretat apparaît dans ce contexte comme un miroir supérieur qui renvoie à celui qui s'y mire, les débris d'une existence en miettes, insoutenable au regard et cependant éperdue de fantasmes (…) Torturé, perdu dans un catalogue d'images intérieures, Hervé Leriche aurait tant aimé que l'oeuvre de Magda le ramène à sa propre contemplation des sites: « (…) Tout à coup, il frissonne, recule de deux pas, se rapproche à nouveau. L'évidenœ lui crève les yeux. L'œuvre de Magda n'a rien, mais alors rien de commun avec ce qu'il a vu en rêve ». Éternel malentendu! Vibrant des images que lui colore le quotidien, Hervé Leriche ne peut rassembler que les pièces éparpillées d'un tableau virtuel. Homme sensible et irrémédiablement blessé, Hervé Leriche détecte en Magda Printz, la compagne brûlante d'un moment de sa vie, le même désir de combattre l'inconsistance de l'instant. Il entre dans la toile du peintre plus que dans un noeud de relations sensorielles et il recherche obstinément à
travers elle l'insaisissable “moi” qui se dérobe comme le temps lui-même (…)

L'enfer des relations
Pour le solitaire Hervé Leriche, le peuple des "relations* est un véritable labyrinthe de visages, de comportements, dans lequel il erre et bascule en soumettant son extrême sensibilité au caprice des uns et des autres. Bourgeois, artistes et faux philosophes recréent à Etretat un environnement de pacotille qui l'égare et le meurtrit. Seuls Nungesser et Coli ont signé autrefois un défi que les vents et les badauds colportent comme un écho.

Les secrètes et trompeuses métamorphoses
Hervé Leriche est pris dans la nasse de ses émotions et l'oeuvre picturale de Magda printz ne l'a guère éclairé sur le sens de sa propre recherche: «  Voilà! Il est tombé dans le piège du désir! Désir de se refaire, anéanti d'avoir si mal joué, dans un jeu qui
n'était même pas le sien. » Désespéré, rendu à lui- même après son désir éperdu d'autre chose, Hervé Leriche s'en prend alors au paysage qui a jeté un masque de plus sur le visage d'une improbable réalité: « ... drogué comme un derviche par sa folle giration, fuyant le réel pour l'imaginaire, sa litanie d'échecs pour le fantasme de Magda Printz, allant buter contre un mur et puis l'autre, ces deux portes d'Etretat, Aval, Amont. Aval, Amont, jamais au centre de lui-même... »

Une écriture à vif
Dans “Le vol de l'oiseau blanc”, Gérard Adam donne libre cours à une écriture impulsive et directe, multipliant les phrases sans verbes, les exclamations et les interrogations abruptes. Mais le registre poétique domine et l'auteur saisit les pinceaux de I'artiste pour capter les clichés et les associer alors aux couleurs d'une palette sensorielle intérieure riche et nuancée. Même dans l'évocation du quotidien, le romancier se double d'un poète sensible aux glissements sémantiques et aux syntagmes insolites: « Ni l'heure ni les circonstances incitant aux joutes oratoires, ils s'étaient fourrés au lit, muets, accolés fesse à fesse par la dépression du matelas, pour s'ensabler dans leurs sommeils hargneux. » Gérard Adam se donne tout entier au lecteur, n'occultant rien de ses réserves sur la "capacité d'être" des individus et sur leur aptitude au bonheur. Etretat lui renvoie la superbe image d'une réalité inconnue où nul ne retrouve vraiment son paysage intime. Etretat d'où sont partis Nungesser et Coli et qui demeure pour Hervé Leriche, comme pour chacun de nous d'ailleurs, “refermé, hostile, écrasant ”. Le malheur des hommes n'a décidément pas d'alibis, pas même celui d'un paysage...
Michel Joiret, Le Non-Dit

Dans un impressionnant décor de falaises, le héros de ce roman se présente comme un « homme hors jeu », coincé depuis son enfance par une culpabilité obsessionnelle. Il évolue entre « une grande bourgeoise devenue cardiologue, une peintre franco-germano-guatémaltèque obsédée par l'âme d'Etretat, un bienfaiteur des pieds endoloris, un rustre qui se mue en seigneurs des greens, un gnome qui se voudrait Icare ».
Conçu comme un soliloque à la 3e personne, le livre nous montre un individu en train de quitter ses repères de vie, en quête d'un nouveau sens à son existence, se fuyant sans cesse lui-même. La plupart des chapitres se terminent d'ailleurs sur un vocabulaire ayant trait au départ, à la déambulation, à l'esquive, à la dérobade.
Ce récit psychologique s'articule autour d'une quadruple tension : celle des liens entre art et réalité, imaginaire et vécu, abstraction et concret, désir et besoin. Sa symbolique oscille de l'échec (celui de la traversée de l'océan en avion par Nungesser et Coli) à l'envol réussi vers l'avenir (celui des goélands). Elle aboutira à la nécessité d'oser vivre.
Michel Voiturier, Vers l'Avenir, Le Jour, Le Rappel, Le Courrier de l'Escaut.

(…) Gérard dam approfondit par diverses variations sur un même thème les préoccupations qui l'animent. Une sagesse légère habite bien des pages (…)
Michel Torrekens, Le Ligueur.

On sait la fougue avec laquelle Gérard Adam, dès qu'un sujet l'inspire, se lance dans un roman : il n'y va pas par quatre chemins, mais en emprunte volontiers quatre cents pour nous faire parcourir ses labyrinthes. C'est qu'il a tant de choses à dire, sur la vie, sur le bonheur, sur l'amour, sur les erreurs, sur le destin, sur les défis, sur les malheurs... Sur les questions essentielles surtout que l'homme indéfiniment se pose, en particulier quand, du haut des falaises et face à la mer, l'infini précisément l'interpelle.
Hervé Leriche, à qui une série d'évènements déstabilisateurs (…) ont fait perdre ses marques, se retrouve par hasard pour quelques jours à Étretat, qui l'accueille d'abord par un brouillard semblable à celui dans lequel il nage (…) C'est mal parti. Eh bien, non. Sur la mer, brusquement, la brume se dissipe (…) Henri Leriche aussi s'embrase. Une impression le transperce, d'être parvenu à un terme, là où il faut se précipiter dans le vide, ou se retourner et faire front. Et front, il le fera, au cours de cette semaine à Étretat, où, s'arrachant à une introspection volontiers débridée, il va lier sa vie à d'autres destinées, vacanciers, touristes, gens d'Étretat au passé parfois mystérieux, figures pittoresques ou tragiques, comiques ou émouvantes, mais dont aucune ne le laissera indifférent et indemne jusqu'à la crise finale dont il sortira pacifié.
Qui connaît Gérard Adam et Monique Thomassettie, sa femme, lira aussi avec plaisir le bel envoi qui ouvre ce Vol de l'oiseau blanc (celui, aussi, dans le roman, de Nungesser et Coli partis jadis d'Étretat et qui ont disparu dans l'Atlantique...). Lignes d'hommage à la compagne et au peintre et où l'on trouvera, décrit en quelques lignes avec la précision d'un tableau, le moment précis d'inspiration et donc de grâce - où, Monique peignant et son mari la contemplant, L'Oiseau blanc de Gérard Adam en a profité pour prendre son envol...
France Bastia, Nos Lettres.